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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 07:50

 

Chapitre 78

 

Tiens, déjà de retour ?!

Je n’allais quand même pas te voler ta voiture !

Carole rit. Simplement heureuse du retour d’Anna. Heureuse de la voir intacte, sans plaie ni bosse supplémentaire.

Ca va ?

La jeune femme hausse une épaule, balance un peu la tête.

Ma foi, pas trop mal…

Allez, entre et raconte-moi.

Par le menu, Anna déballe le contenu de sa nuit. L’accueil de Lucas, la détresse de Quentin, les objections de Benoît, puis sa retraite finale.

Toute ouïe, Carole tourne la cuillère dans son café. Fidèle à elle-même, elle n’émet pas de jugement. Elle frémit lors de l’épisode dans la forêt, avant le lever du jour ; rosit tendrement avec Anna qui lève le bras pour lui montrer à son tour les étoiles… évanouies dans le bleu du ciel depuis de longues heures déjà.

Quand Anna enfin, fait une pause, reprend son souffle avec une gorgée de thé brûlant qu’elle laisse fondre dans sa gorge, Carole s’abstient de lui demander la suite.

Après plusieurs minutes de silence, Anna reprend, moins crâne. Son inquiétude point dans son hésitation, sur la fin d’une phrase, à la fin d’un mot.

Je me demande si Benoît va vraiment accepter de me ramener là-bas, au Bout du pont

Tu pourras reprendre ma voiture…

J’attendrai Benoît tout à l’heure à la sortie de la bibliothèque…et si…

Carole saisit un stylo et un morceau de papier, y inscrit son numéro de téléphone, évitant que le désarroi de la jeune femme n’emplisse la totalité de la pièce.

Tiens ! Ne le perds pas. Tu peux m’appeler à n’importe qu’elle heure !

Elle s’arrête, puis tente de délester l’air plombé tout à coup :

Tu n’as pas assez de réserves pour passer une nuit seule, même si les étoiles sont belles …

Merci…Ne t'alarme pas si tu n’as pas de nouvelles. Parce que si tu en as, c’est que j’aurai atterri sous un autre pont…Un sourire suffit à terminer sa phrase. Carole se demande ce qu’elle doit comprendre.

Pour l’instant, je vais dormir un peu

Alors Carole s’avance, l’entoure de ses bras et regarde ce visage plus jeune que le sien déjà marqué, ce visage où tant d’espoirs et si peu de confiance se lisent. Avant de déposer un baiser sur ses joues, Carole ne peut s’empêcher de penser à ce drôle de destin ; Anna aurait pu reprendre ses études, attendre une rencontre plus simple… Mais elle sait aussi que la jeune femme ne saurait que faire d’un homme sans histoire, que ses vœux sont vains, parce qu’au fond, pour chasser ses tourments, Anna va tout naturellement à la rencontre d’affres plus abyssales, à la hauteur des siennes. Question de vie ou d’agonie.

Copie de Turquie 2009.08 032

Une fois qu’Anna a franchi la porte, que Carole se retrouve seule, elle s’approche de la fenêtre, la regardant s’évanouir entre deux rues. Comment aurait-elle pu la retenir ou la convaincre ?

Son regard, au-delà des immeubles d’en face et de l’avenue, s’accroche à la perspective d’un pont. Soudain, son cœur s’emballe, sa poitrine suffoque.

Anna était-elle sérieuse lorsqu’elle parlait d’atterrir sous un autre pont ? Carole la connaît assez désormais pour savoir qu'elle peut aller au bout de tous les possibles.

Elle quitte la fenêtre pour s’occuper du linge, du repas ou de n’importe quoi d’autre, pourvu que l’image d'un corps disloqué et inerte s’évanouisse dans la zone d'ombre des cauchemars à ne pas réveiller...

 

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Published by Laure Lie - dans Grain d'histoire
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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 18:55

Chapitre 53

 

Un monceau de boules de papier jonche le sol. Ici ou là, les veines du papier froissé laissent apparaître une écriture noire et fine. Quelques lettres, parfois un ou deux fragments de mots, rien de plus.

 

Dehors, la lumière des réverbères tente de tromper la nuit mais ne leurre pas la jeune femme. De toute façon, elle garde les yeux rivés sur la feuille blanche à peine noircie. Jusqu’au bout de la nuit, s’il le faut, Anna cherchera les mots justes qui sonnent juste, le détail qui la rendra plus sincère encore. Dans la noirceur de cette encre-là, elle ne se sent plus seule, comme s’il était proche d’elle à nouveau. Autrement.

Cette noirceur lui est plus douce que les ténèbres de glace du rectangle, là-bas, qui s’éteint désormais chaque soir trop tôt et lui écorche tout l’intérieur.

 

David Ferreira

                                                                                               (David Ferreira)

 

Le noir qui éclate littéralement sur le blanc du papier, n’est que lueur, l’éclat de la justice, la vraie, celle de l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel et que peu savent approcher, bien au-delà des parodies de justice qui dans chaque société n’est rendue que par de petits groupes d’hommes et de femmes qui n’ont rien d’une assemblée éclairée d’Elus. Des textes ont déterminé des lois une fois pour toutes et ils appliquent, ils appliquent, ils appliquent, se sentant certainement très importants dans leur maigre marge de manœuvre d’accorder à celui-ci des circonstances atténuantes ou aggravantes, à celle-là quatre ans d’incarcération plutôt que trois…à tel député ou ministre, une peine, toute symbolique, qui ne l’enfermera ni ne le ruinera !

 

Ce simulacre, cette machination, Anna l’exècre ! Elle sonne faux, parce qu’elle n’est exercée qu’en surface, sans même saisir le fond, sans creuser la profondeur de l’être qu’elle juge. Tel acte, telle société, telle peine ! Elle n’est que médiocre garde-fou aux crimes les plus odieux, les plus ostensibles, mais pour le reste… 

Une nation condamne selon ses propres codes et critères, méprisant l’essence même de chaque inculpé. Ignorant ceux qui devraient l’être et qui ont su d’autant plus aisément se glisser dans les mailles d’un filet judiciaire partiel et partial.

Un souffle de bonté, un baume sur son âme meurtrie. C’est de cela qu’Anna veut parer Quentin. Lui offrir cette autre justice qui sait saisir le vrai cœur de l’homme dans son dessein premier, brut, véridique et authentique, une justice qui, avant de frapper sa sentence, sait différencier un cœur qui tremble, sensible, fragile et imparfait, d’un cœur qui ne serait que pierre, arbre sec et tordu.

 

Lorsqu’elle ponctue la feuille de la lettre finale, le jour se lève. Ses yeux n’ont pas une seule fois dérivés vers la troisième fenêtre et, pour quelques heures d’une nuit, elle fut enveloppée d’une présence, s’est réchauffée aux côtés de l’homme qui sait le sens du mot aimer...

  

 

                                                                                               

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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 07:20

 

Chapitre 22

  

Tout est là. Tout est prêt. Sauf le moment qui n’est pas encore venu.

Il va falloir attendre. Que la lumière de la cellule prenne le pas sur celle du ciel et qu’elle soit l’unique.

Attendre.

Elle ouvre un placard : deux paquets de gâteaux, une boîte de salade prête à l’emploi. C’est bien assez.

Pendant que l’eau chauffe jusqu’à ce qu’elle crépite dans la bouilloire en inox, elle jette quelques regards furtifs vers là-bas…

Attendre encore. Seule la nuit profonde le lui révèlera.

Sur le rebord de la fenêtre, le bloc de papier et la boîte de crayons semblent s’impatienter eux aussi du jour qui ne décline pas.

Le thé fumant et embaumant la pièce de ses arômes d’agrume et de cannelle, les mains agacées, enserrant un petit étui noir en simili cuir, elle a plongé son regard vers l’horizon, dans une ultime espérance : que la braise du soleil couchant dissimule sa rondeur puis son aura au-delà de la courbe de la Terre, que les ombres du soir, exceptionnellement prometteuses, fardent le ciel et le parsèment d’étoiles.

Six ou huit rectangles, similaires à celui qui attise son excitation, peignent d’abstraction le mastodonte d’en face.

 

David Ferreira

(David Ferreira)

 

Attendre, elle le doit encore. Attendre qu’il n’y en ait plus qu’une au deuxième étage…La troisième fenêtre...

Résonnent les douze coups de minuit. Ils ne la pareront ni de beaux atours, ni de haillons. Ils ne sont que le signe de la rigueur mesurée des Hommes, celle qui n’a peut-être plus de prise là-bas, ou qui n’en a que trop.

Elles ne sont plus que deux, les lucarnes au halo jaune. Celle qu’elle s’est appropriée, la fenêtre à la silhouette, attend, elle aussi sans doute, de devenir l’unique, de devenir la sienne. Elle plonge encore ses lèvres dans le liquide brûlant et mordoré, souffle sur les volutes de vapeur et puis, d’un coup, d’un clic, la seule, l’unique fenêtre rayonne. Rien que pour elle.

Alors, délicatement, pour ne pas briser le charme, ne pas rompre l’enchantement, comme si le rectangle ainsi dessiné sur la nuit pouvait se briser, s’effriter, s’effacer à jamais le temps d’un battement  de paupières, sans bruit, elle tire de leur étui les jumelles. Le moment est précieux, possède quelque chose de divin, comme celui d’une première rencontre...

 

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