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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 13:53

Ce jour, vraiment, ils ont le don.

A peine s'est-elle installée à son bureau, dans son silence, pour ranger un peu, relire quelques feuillets oubliés et peut-être écrire aussi, qu'une perceuse vrombit dans la mezzanine, au-dessus de sa tête. A-t-elle oublié qu'on lui aurait demandé si c'était le moment, si ce vacarme la dérangeait? Que neni...

Et vas-y, même quand c'est fini, que je te claque le couvercle de la boîte à outils!

Plus tôt dans la journée, elle s'était installée dans sa chambre, une petite dizaine de minutes, entre le pliage de vêtements et l'inspiration de l'air du matin. L'air vert et humide s'insinuant dans la pièce par la fenêtre entrebâillée. Elle eut l'envie d'entrer dans la résonance de son bol tibétain, de faire chanter ses quelques notes et harmoniques. Seule elle connaît sa présence. Ils sont déjà passés quand il résonnait; près de l'étagère où elle le range aussi. C'est étrange comme ils ne l'ont ni entendu ni vu... Quelques instants de calme vibrant rien que pour elle. C'est à ce moment que, dans la chambre d'à côté, une chanson soul se mit à traîner sa voix gémissante... Trop fort, toujours trop fort, supplantant les frémissements des métaux.

Et puis il y avait eu encore les ronflements d'un moteur poussé à bloc, et les injures en saccade, contre ce qui ne devait pas tourner rond, qui n'était sans doute pas convenant.

Ce jour devait y être dédié. Après s'être levée, dans la cuisine elle a fait chauffer de l'eau. Par delà les toits, le petit triangle vert de la colline, tacheté de quatre masses noir et blanc, lui faisait signe. Elle se serait cru au cœur de pâturages alpestres. Une petite Suisse à portée de main. Quelques parcelles de beau, sur son matin, à ne pas louper pour débuter la journée. Quelques alliances de couleurs, bien placées, ajustées, pour oublier sa mésalliance. Comment, durant ces années entières a-t-elle pu l'accepter? N'étant pas l'épousée, c'est vrai, elle aurait pu reprendre son bâton de pèlerin et son chemin. Mais elle doutait tellement que le chemin fut au bout du bâton, qu'elle ne se sentait pas l'âme du pèlerin! Plutôt l'âme de l'aubergiste, de l'hôtelier qui accueille, qui a préparé la chambre et le repas, le jardin. Qui ajoute la dernière touche pour d'autres; avec elle-même. Une fourmi dans sa propre fourmilière, à l'abri d'autres agitations.

Entre la Suisse et les toits silencieux, un vacarme avait surgi. L'avait d'un coup assourdie. Cette maudite Delonghi qui éructait sans crier gare! Après le sursaut initial de tout son corps, son premier réflexe était ses mains sur ses oreilles. Toujours. Elle qui aime la sourdine, la note continue, enchanteresse. La musique minimaliste qui cherche sa voix dans le leitmotiv, qui au fil de la voie s'enrichit. Trouver son thème et, agile, délicate, le suivre. Marcher sur son fil. Un jour, elle l'avait écrit ce fil. Et quand elle écrit, elle voit. Elle voit chaque être sur un fil, fin et souple. Un fil dont on ne voit pas le bout. Et parfois, parce qu'il y a eu un bug dans la matrice ou parce que c'est un cadeau des dieux, une autre, un autre, approche sur le même fil. Pour que ce dernier ne plie pas, il ne peut accueillir un poids contraire. Alors, c'est une merveilleuse rencontre qui commence. Mais quelques fois, les dieux se sont joué des hommes: ils ont mélangé les fils. Et ils ont dû bien rire! La preuve, ils sont tant et si bien mêlés que c'est une belle pagaille, des injures et des coups qui fusent, quand aucun n'en retrouve plus le bout! Une épreuve de clairvoyance peut-être, dans laquelle une partie de l'humanité a accepté l'obscurité. Mais les dieux, ça, ne l'avaient pas vu venir! Comment l'être humain pouvait-il se comporter en esclave? Comment pouvait-il à ce point se terrer dans le noir quand sa part de lumière était là, à portée de main, pour peu qu'il réfléchisse ? Cependant, un peu feignants et condescendants, les dieux n'eurent pas envie de s'en mêler. De s'emmêler eux-mêmes! Après tout, ils se disent que c'est le travail des hommes que d'ouvrir grands leurs yeux pour regarder où ils mettent les pieds. N'avaient-ils pas justement voulu les laisser aller, libres, où ils voulaient?

De fils en aiguilles, ils se sont bien piqués les hommes, se sont même fait gravement saigner. Se sont entretués les uns les autres plutôt que de s'aimer...

Le raffut arrogant de la machine à café qui broie les grains au tout dernier moment, un must hi-tech, juste avant le passage de l'eau, l'expulse de sa réflexion. Les battements de son cœur ont dû passer de quarante à cent-quatre-vingt en une fraction de seconde, en une fraction de mouture. A chaque fois, le tressaillement et la peur sont tels qu'elle se dit que quand ils se sépareront, elle et lui, lui qui ne l'a pas épousée mais qui voudrait qu'elle soit sienne, elle la passera volontiers par la fenêtre sa machine. Et ce sera le premier acte de la pièce.

Et à chaque fois elle la voit, sans haine ni victoire, mais avec la sensation d'une affaire classée, se démantibuler dans un fracas brut, net et sonore, un seul et sans bavure, sur l'asphalte, quatre mètres plus bas.

De toute façon, cela fait plus de vingt-cinq ans qu'elle n'a pas bu une goutte de café. Elle ne boit que du thé. Elle aurait dû le savoir dès le début, c'était un signe. Thé contre café, le même débat que chat contre chien! Chien et chat, et même chat et souris, résument finalement assez bien ce qu'elle vit. Ce qui la suit. Ce qu'elle poursuit, peut-être à son insu. Ce qu'elle n'aura jamais su: s'insérer dans ce monde sans qu'on ne la prive du sien. Comme s'il y avait eu une erreur d'aiguillage, de dépôt, de casting. Encore un coup des dieux? La déposer dans un monde qui ne serait pas celui pour lequel elle avait été conçue. Et ce mal fou à s'y diriger, à s'y faire entendre. Comme si les dieux l'avaient placée là par erreur, par hasard ou par jeu, un jour de fête, où ils avaient eu envie de tirer les mauvaises ficelles, juste pour rire un peu, un peu plus, et, déposée dans ce qu'elle ressentait comme la chapelle des fous. Une chapelle qui elle-même aurait été peinte, une farce, dans un village à la Jérôme Bosch, aux petits êtres sans cesse grouillant, grimaçant...

Stridence insistante avant que l'eau ne s'écoule, bruits métalliques et mécaniques, souffle étouffé, gargarismes de tuyauterie, tout droit sortis d'automatismes d'une histoire de science fiction, où les choix se résument à des boutons à pousser ou à tirer. La machine, aussi perverse que bruyante, fonctionnant en deux temps, avait cette fois bel et bien dissipé la magie de son réveil. Les fils étaient quelque part restés emmêlés, certains s'étaient peut-être rompus et elle n'y pourrait plus rien. Le pâturage était reparti en Suisse, la laissant plantée là, avec son cœur au bord des lèvres.

Non, ça ne serait pas son jour de paix; elle aurait dû le savoir dès qu'elle s'était levée. Le monde devenait donc un bouge de vacarme assourdissant, où personne n'entendait rien, où nul ne voyait goutte. Depuis longtemps, elle n'allumait plus sa télé, pour ne plus entendre les bruits de la mitraille et des bombes... Une autre machine à balancer, un jour, avec la machine à café.

Laure Lie, 2011

Laure Lie, 2011

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29 juin 2016 3 29 /06 /juin /2016 07:08

Il y a, il y a...

Il y a d'abord les rides. Marquées. Des entailles qui strient un visage buriné, tanné.

Les cheveux poivre et sel parsèment son crâne en bouclettes baroques. Poivre et sel aussi les poils de barbe en bataille.

Il porte une vareuse bleue, sans âge et élimée. Un pantalon sombre un peu large tombe sur ses chaussures mi-crottées, mi-usées.

Le tout a peut-être l'âge de l'homme.

Bien qu'un peu voûté, pentu, dévié, le corps n'a pas besoin de canne pour se maintenir.

Ses doigts épais, ses larges paumes pourraient aussi bien tenir une pioche qu'un discours enflammé, convaincu, du haut d'une chaire. Et des yeux surtout émane un souffle qui étincelle. Son regard porte loin, loin devant.

Colline de Sion, 19 juin 2016

Inventaire (2)
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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 17:37

Il y a, il y a...

Sur mon chemin, un jardin. Pédagogique sans doute. Petits panneaux de bois qui indiquent la plante, la fleur, le futur fruit. Sa variété.

Je me faufile sur le sentier vert. Le vent est permanent. Fait frémir. Est lui-même frémissements. Lit de sons sur lequel s'élèvent des gazouillis d'oiseaux, des mots emportés, des rires et des aigus. Des pas.

Les passants passent.

Un oiseau fait le beau, interpelle, ordonne peut-être, plus haut que les autres. Et dans le fond, la rumeur. Celle qui ne nous dit rien, juste que nous sommes dans le monde, que nous au monde.

Deux coques de bateaux sur ma gauche. Un peu décrépies et lépreuses. Que viennent-elles faire, être sur la terre de la colline? Toute une histoire sans doute.

Et puis il y a, il y a encore cette arche. Là, je m'assois. Plus qu'une arche, ce serait un igloo à ciel entrouvert, entre les longues branches élancées qui la façonnent. Envie de s'y lover, de s'y tenir. Elle invite.

Ailleurs, des couleurs marquent mieux la main de l'homme. Elles détonnent sur le fond vert et bois. En matériaux simples, en bois aussi, tout de suite, on y voit les enfants, des jeux d'enfants, formant un square-jardin. Je lis sur l'un d'eux: "un salon dans ton jardin".

Une musique s'élève et se mêle aux oiseaux. La rumeur du monde s'est approchée.

Mais demeure, envers et pour tous, partout, cette odeur de grand vert, le saisissement des pierres et le souffle du vent qui, discrets, reçoivent, accueillent, l'air de rien.

L'air est frais, je remets mes pas dans mes pas, je réapparais au monde, m'extrais, pour un temps seulement, des éléments-Terre qui nous ramènent à nous.

Dédales.

Colline de Sion, 19 juin 2016

Inventaire
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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 14:00

Le train ne vient toujours pas.

Combien sont-ils à trépigner ainsi dans le froid, dans la boue de la neige piétinée ?

Cela fait plus d’une heure que les haut-parleurs nasillards déversent qu’en raison des intempéries, le train numéro…

Elle est gelée, malgré les gants, les bottes et le manteau doublé. Glacée jusqu’aux os, jusqu’au fond de l’âme de cette journée basse et poisseuse qui s’étire sur un fond d’écran opaque.

Une fois rentrée chez elle, elle sait qu’il ne fera guère plus chaud.

Elle serre les dents, tapote ses pieds l’un contre l’autre, enfonce encore un peu plus ses poings dans ses poches, ferme les yeux, hésite à respirer, tant chaque nouvelle goulée d’air givré lui brûle les poumons et la fait trembler un peu plus encore.

Ballottée par une foule qui s’est épaissie, qui s’impatiente, qui est au bord du rugissement à chaque nouvelle annonce de la voix synthétique, quand elle soulève les paupières, elle ne voit qu’une marrée houleuse, prête à déferler.

D’autres épaules poussent les siennes. Partout, dans son dos, devant elle, à côté, il y a ces autres corps qui chancellent, ces autres souffles qu’elle esquive.

A côté d’elle aussi, cette vie avec lui, dont elle ne sait plus grand chose. Et maintenant, à quoi ressemblent-ils d’autre, tous les deux, que ces mines harassées, identiques, pas assez proches pour se toucher pleinement, trop près pour s’ignorer ? Ce qu’elle s’était juré de bannir de sa vie lui taraude l’esprit : une espèce de routine visqueuse qui s’est infiltrée, qu’elle n’a pas vu venir.

Elle a mal au cœur. Elle ne sait pas si ses jambes vont la porter une minute de plus.

Et puis soudain, on la bouscule, carrément et sans ambages. Elle fulmine déjà lorsqu’un visage aimable se confond en excuses, lui sourit, une main sur son épaule confirmant la sincérité des paroles. Le visage d’un homme, avec quelque chose d’enfantin, cette sorte de joie innée, innocente et spontanée des bambins qui ne se demandent pas pourquoi ils sont heureux quand ils le sont. Il n’est pourtant pas si jeune…

Des larmes montent à ses yeux. C’est plus qu’elle n’en peut supporter ce soir. Elle bafouille…

La foule encore remue, la chahute, le brouhaha enfle : là-bas, deux yeux jaunes, annonciateurs du retour à la normale, trouent la nuit.

La rame approche.

Elle se retourne, l’homme qui l’a chaleureusement bousculée a disparu.

  train flou01

Assise, enfin.

Malgré le monde, elle a réussi à se faufiler, à trouver un siège encore libre, à étendre un peu ses jambes. A mesure que le train file dans la nuit et le froid, elle sent son corps se ramollir, se libérer de toute la tension accumulée.

Les lumières du wagon ne laissent rien percevoir des champs, qu’elle devine immaculés de neige. De celle que l’on regarde tomber par la vitre, au chaud, un café entre les mains. De celle qu’elle a contemplée maintes fois, petite fille, adolescente, jeune femme, emplie de l’allégresse et de la douceur que ce don du ciel fait renaître immanquablement chaque hiver, lorsqu’elle reparaît.

Aucun rayon de lune ne filtre le ciel noir et plombé.

Alors, elle laisse ses paupières tomber, son corps sombrer un peu plus, et ce visage aux yeux rieurs l’approcher à nouveau, cette humanité dans la voix, sous la paume de la main, lui dire ce qui ne résonne plus en elle depuis longtemps.

Elle ne veut pas sentir la promiscuité des autres voyageurs, pas entendre les commentaires qui n’ont pas fini de décharger leur fiel, pas penser, déjà, à son retour vers une vie dont elle n’a su conserver le relief, où tour à tour, les couleurs se sont ternies.

 

Bringuebalée par le roulis des essieux, ses songes la transportent un peu plus vers cet homme trop vite happé par la foule, cet homme dont elle ne connaît rien d’autre que la délicatesse de la main, la clémence de la voix. Cet homme qui a si franchement planté son regard dans le sien. Elle se blottit contre lui, lui invente d’autres mots, peint un soir chaud de juin sur un quai désert, rien que pour eux. Encore, il effleure son épaule, y dépose sa main, comme pour l’y laisser pour l’éternité. Son épaule, son bras, puis son ventre frémissent maintenant sous les doigts réinventés et un peu plus pressants de l’homme. Elle s’abandonne à cette main, à cette voix qui lui dit encore d’autres mots de miel, ces mots audacieux et légers de l’enfance et de l’innocence perdue. Voulant l’emmener ailleurs, les mots, la main sur l’épaule, insistent…

Elle ouvre les yeux.

Votre billet Madame, s'il vous plaît...

Face à elle, un képi gris, un uniforme gris. A ce moment indécis où un lambeau de rêve s’accroche encore, comme une langue de brume matinale sur la plaine, elle sent qu’elle pourrait tuer. Oui, tuer ce contrôleur impassible qui ne la lâchera pas tant qu’il ne l’aura pas totalement arrachée aux songes de son voyage.

De mauvaise grâce, elle fouille dans son sac à main, trouve le billet, le tend à l’homme qui sans plus d’état d’âme le perce d’un trou et se tourne vers les passagers voisins.

Elle ne peut s’empêcher de lâcher, elle aussi, un commentaire amer : Vu le retard, le contrôle des billets, c’est la cerise sur le gâteau !

Sa voisine lui sourit d’un air entendu. Elle ne veut pas de ce sourire. Elle n’aime pas ce qu’elle a dit.

Son rêve est perdu. Elle ne voit rien d’autre que le reflet d’elle-même dans la vitre. Il fait très noir dehors.

train flou01

Bientôt, le train ralentit sa course, puis s’arrête dans le fracas suraigu des freins.

Elle s’est levée. C’est là qu’elle descend.

Le quai, qu’éclaire faiblement un réverbère, est aussi blême et froid que les autres soirs. Sans doute plus gris, à cause de la neige piétinée et salie.

 

Hiver 2010...échos d'Hermione...

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 20:58

 

   D’abord il y eut la chaleur. Il y eut la douleur. Horrible et laide, plus cruelle que le vide.

Un abîme, au bas mot. Celui des nuits et des cauchemars. Un gouffre.

Cette nuit-là, il faisait jour. Un jour radieux de plein été, de senteurs des blés fraîchement coupés, de blés et de soleil dorés.

Les blés torrides d’un jour d’été ; le soleil blond d’un mois de juillet. Les mots se sont emmêlés. Ceux qui disaient la réalité.

Cette réalité, toute petite mais juste : celle d’une absence.

Le reste n’eut plus de contour et le précipice plus de fond.

Il n'y eut plus personne pour exister.

 

C’était un jour très beau. Un jour à sortir une jupe légère et un tee-shirt court. L’idée de cette robe de toile vaporeuse, soulevée par la brise d’été, longtemps, longtemps après encore, fut le même mal que l’absence. Inattendues sont les choses qui se fondent aux événements.

Une absence qui aurait pu passer comme une écharde. Elle pique, on l’ôte et puis plus rien.

Ce fut un glaive ou un poignard ; les deux peut-être.

Et leur lame reflétant la blancheur d’un soleil aveuglant.

Soleil 

Plus rien, rien d’autre n’a existé durant des jours, des jours durant, qui ont tiré leurs heures par les cheveux.

Et chaque matin, et chaque soir fut un combat. Le même combat chaque heure.

Les larmes étaient brûlantes, impossibles à tarir. Les larmes venaient d’elles-mêmes, s’allongeant autant que l’attente, tendant les mains vers un avenir déjà passé, vers l’inexistence et le vide, de jour en jour plus assurés.

 

Les jours se sont ressemblés, se sont étirés et traînés.

Il n’y eut plus ensuite de musique intérieure, rien qu’une voix éraillée, un brouhaha grinçant ; il n’y eut plus sous les paumes aucune douceur, rien que graviers acérés et poussières de verres.

Il n’y eut plus que la mémoire lancinante, les images incrustées, celles d’autres mains, d’un autre corps.

Et de l’absence…

 

Les jours ont passé, les mois se sont écoulés au compte-goutte, la saison a basculé.

Les parfums de l’été, pourtant, sont restés. Les parfums piquant de l’herbe fauchée, du foin enroulé, de la robe d’été. Avec eux, les souvenirs, la mémoire ont rappelé sans cesse la profondeur et l’inutilité. Le vide.

 

D’autres jours et d’autres mois ont pleuré cet espoir évidé.

D’autres jours et d’autres mois ont bataillé avec l’insensé, avec la souffrance devenue familière, mais non apprivoisée. Ont bataillé pour s’en débarrasser, quand tout en soi, au final, la retenait.

A en devenir folle. Empreinte jusqu'au sang. 

 

Pourquoi ne pas avoir effacé ?

Pour rouler au fond, tout au fond, encore, la lueur d’une espérance, aussi maigre que démente?

Ou par peur du temps qui oublie, qui aplanit et qui polit…

 

D’autres jours et d’autres mois plus tard, à force de poncer et de lisser les rugosités, afin qu’elles puissent glisser enfin, n’entaillant plus les chairs au passage, peut-on se dire qu’on a gagné ?

 

Quand le bord des souvenirs peu à peu devient flou, quand les obsessions n’en sont plus, lorsque le vide s’est tissé un fond et que les plaies de loin en loin se sont presque tues, alors, peut-être peut-on dire que la vie l’a emporté dans la lutte contre la mort.

Peut-être…

Mais de mort, il en est une. Certaine. Celle d’un pan entier de mémoire qui a laissé filer cet amour qui n'est plus. Avec la certitude que tous, tous les autres amours promis se trouvaient en son sein ; et que l’oubli qui tempère et atténue est aussi féroce que la douleur de tous les étés, lorsque la mémoire, pour de nouveaux jours, se nomme mélancolie, en tuant les promesses.

 souvenirs

 

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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 10:18

 

« J’irai voir le ciel bleu de la montagne » lance-t-elle encore une fois.

Mathilde ira voir le ciel bleu de la montagne.

« Avec lui » ajoute-elle, dans un souffle.

Avec lui avait-elle hurlé juste avant.

Puis elle ne dit plus rien. Elle se laisse happer derrière les larges portes vitrées, dans les bras blancs qui l’emportent loin du bleu du ciel. En reniflant la morve qui dégouline sur sa bouche.

 

« Du repos » avait suggéré le médecin. Il ne lui avait pas conseillé directement. Comme une confidence qu’elle n’aurait su entendre.

« Du repos, seule… Seule solution. » avait-il déclaré dans un murmure à Etienne, son fiancé. Enfin, ce qu’il en reste.

Etienne la regarde partir de l’autre côté de la haute baie. Ca fait longtemps qu’il est de l’autre côté ; de l’autre côté de sa vie. S’en est-il aperçu au moins ? Elle ne le saura pas aujourd’hui.

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Elle ne se débat pas. Plus.

 

Il a accepté, signé pour ainsi dire ce qu’elle sait être son enfermement. Sans doute la croit-il folle. Depuis un certain temps déjà. Parce qu’elle s’est tue. A quoi bon se tuer à expliquer quand l’autre reste rivé sur ce qui lui sert de centre du monde : son nombril ?

Son nombril à elle, il est ouvert, grand ouvert comme une boutonnière qui ne se refermerait jamais sur un bouton. C’est plutôt un signe de bonne santé, non, l’ouverture ? Parce qu’elle n’a rien à cacher dans ses tripes. Elle ne ment pas. A croire que lorsqu’on ne ment pas, à soi-même ou autres autres, on fait partie des dingues dans la bonne société des bien-pensants.

 

Etienne, c’est la houle. La houle des jours de tempête. Bien qu’elle envoie valdinguer tout inconscient qui aurait pris la mer par gros temps, le gros bateau comme le petit rafiot n’ont d’autre choix, dans le remous des vagues, que de s’y accrocher.

Etienne, elle l’a fait sien. Elle s’y est agrippée. Il s’en est accommodée. Il a établi sa loi. Pas forcément celle du plus fort. Mais celle du plus faux. Et quand même, à ce jeu, il est devenu le plus fort.

Et elle, pendant ce temps, elle a rêvé.

 

Combien de fois n’a-t-il pas affirmé, exulté, « Oh, Mathilde, c’est une idéaliste, qui fait sa vie comme une chimère ; elle passe son temps à naviguer entre monts et merveilles…»

Combien d’années a-t-elle rêvé qu’il eut pu dire d’elle « elle est mignonne avec ses rêves d’enfant »… « je l’aime pour cette innocence »… Des petits mots comme ça qui font du bien quand ils s’envolent dans une brise souriante.

Mais non, il fallait avoir la tête sur les épaules. Ne le scandait-il pas à tout bout de champs ? Alors, elle répondait, à peine piquante : « Tu la vois, là, ma tête, elle tient en équilibre, sur mon cou, sur mes épaules, petite boule un peu branlante au sommet d’un squelette de rien … Et la tienne, c’est pareil, elle ne tient ni mieux, ni moins bien ! » Et la voilà partie de son inimitable éclat de rire qui couperait court à n’importe quelle argumentation étayée d’airain.

Sans appel, la réponse d’Etienne tombait à chaque fois, à peu près identique : « Heureusement que je suis là pour la vraie vie, va ! Tu dis n’importe quoi ! » et dans une grimace agacée, il tournait les talons.

 

C’est ainsi, qu’en silence, les pleurs de Mathilde avaient commencé.  Parce que les souvenirs de leur rencontre de lait et de miel s’éloignaient, cette rencontre lointaine en devenait d’autant plus prégnante dans son esprit. D’autant plus manquante. Comme un trou que fait dans la terre la racine arrachée.

C’est alors que les premiers symp-tômes, comme Etienne savait si bien le prononcer à qui voulait l’entendre, étaient apparus.

Des dessins, des esquisses, qu’elle faisait un peu partout, sur n’importe quel bout de papier à traîner sous son crayon. Toujours, des végétaux, des paysages. Puis, elle y mettait de la couleur. C’était même sa seule préoccupation lorsqu’elle rentrait du bureau. Rendre la couleur à ce que la mine de son crayon n’avait su que griser. Oui, de la couleur, partout dans la vie.

 

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Ensuite, elle n’avait plus compris. A mesure qu’elle s’évertuait à colorier leur vie, lui devenait incisif, aigre et mordant. Et les larmes lui montaient aux yeux plus souvent encore. Quelque chose avait dû lui échapper. Parce que finalement, où est-il, le mal qu’elle lui faisait, dans ces dessins ?

Pour atténuer le gouffre qui commençait à les séparer, elle ne trouvait rien d’autre pourtant, que ses crayons. Elle les reprenait, partout, ils l’a comprenaient, savaient suivre les volutes de sa pensée, la fantaisie de son âme, ses aspérités aussi. Même sur les formulaires administratifs du bureau, ses crayons se baladaient. Son chef avait fini par la convoquer.

 

« Enfin, Mademoiselle, vous ne pouvez pas continuez comme ça ! Si votre collègue n’avait pas eu ce dossier en main ce matin, il serait parti avec ces gribouillis…. Vous rendez-vous compte ? » La voix de fausset de son chef était montée presque jusqu’à la rupture.

Ce point de rupture, quand s’était-il produit ? Elle ne le savait plus.

Elle se souvenait juste n’avoir pu articuler aucun mot en guise de réponse, tant le terme de gribouillis lui avait coupé le souffle. Ses petits dessins, tout doux, tout bleus, le baume de son âme…de vulgaires gribouillis ?

Etienne, le soir-même, s’était obstiné. Lui non plus ne voulait rien entendre ? Alors, était-il toujours son homme, celui qui l’aime, oui ou non ?

Ou qui l’aimait…

A partir de là, c’est sûr, son cerveau avait refusé de comprendre.

 

La mémoire de quelques jours, quelques semaines peut-être, passés à la maison avec les regards d’Etienne de plus en plus soupçonneux, torves même, à son égard et envers les esquisses, la torturait chaque jour un peu plus. Quand elle entendait ses pas, elle s’empressait de cacher sous des piles ses petits protégés. Pourquoi, eux, auraient-ils dû subir ses foudres ?

Etienne ne criait plus. C’était presque pire. Il était d’une froideur polaire.

 

Les derniers, surtout, elle avait voulu les protéger. Parce que les crayons avaient décidé d’eux-mêmes : sur le papier, ils ne traçaient plus les courbes de tiges ou de pétales, les lignes du relief ou de l’horizon. Ils avaient pris un autre chemin. Les courbes étaient celles d’un menton, d’une joue ou d’un œil. Les lignes écrivaient un nez, une bouche… Presque toujours les mêmes ; l’expression juste changeait.

 

Lorsqu’elle sent dans son dos, une dernière fois, le reflet de la silhouette longiligne d’Etienne sur la vitre, elle sent aussi, du bout de ses doigts, le grain du papier, sous son tee-shirt.

Elle sait qu’elle a emporté le plus beau, le plus doux des portraits.

Elle sait aussi que c’est avec lui qu’elle ira là-bas.

Elle attendra le temps qu’il faudra. Elle a compris qu’il en faut parfois, du temps. Beaucoup.

 

Mais il ira, le jour venu, voir le ciel bleu de la montagne, avec lui.

 P1000929

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 21:17

 

Lorsqu’elle se décide à sortir des toilettes, elle ne peut s’empêcher de jeter un oeil vers la chambre dont la porte n’est pas fermée. Oui, comme la sienne, si ce n’est que la fenêtre ne donne pas du même côté. Evidemment ! Elle s’assure qu’il ne la voit pas et avance de quelques pas. Sur le meuble de chevet se dresse un portrait assez imposant, celui d’une femme. Olivia pense d’abord à une amoureuse, mais discerne sur la photographie en noir et blanc une coiffure et l’encolure d’une robe d’un autre âge. Sa mère peut-être ? Le visage est prenant, accapareur, emprunt d’une force vive, brute, qui en émanerait de tout temps. Dans le regard surtout…elle s’approche un peu plus encore… Non ! Non, ce n’est pas possible ! Les gens changent a-t-il affirmé juste avant ?

Non ! Olivia n’a pu réprimé le cri.

Se sauver vite, quitter ce lieu, quitter l’immeuble, le quartier… Mais avant qu’elle n’ait esquissé un geste, il est là, se tient derrière elle. Silencieux. Il ne dit mot ni ne s’excuse cette fois. Le sourire bienveillant a disparu. Et dans ces yeux-là, la même force vive et accaparante que sur le portrait. Ceux d’Olivia vont et viennent de l’un à l’autre. De son voisin à la photo de la Vieille sur le chevet! Elle a perdu la voix. Son corps reste tétanisé. Pendant que l’homme acquiesce dans un silence de préméditation.

Connaissant par cœur ce trouble, celui qui s’est présenté comme Jean-Marc Benoît paraît savourer et la laisse mariner. Un peu. Puis, sur le ton supérieur de celui qui a gagné une partie, il se décide.

Vous savez, Mademoiselle Olivia Louiz, laissant traîner le z sous sa langue, je vous l’ai dit, mais vous  n’avez pas voulu l’entendre : Qui sommes-nous pour de vrai…la Vieille, moi, vous ? Ceux que les apparences laissent voir, vraiment, le croyez-vous?

Sa tête pivote de droite à gauche et inversement. Oui, non, allez savoir ce que cache l’autre côté du miroir ?! Nous sommes toutes les faces de l’humanité, avec ce qu’elle renferme de plus beau et de plus abject…et nous ne sommes que cela et donc bien  peu de choses !

Considérant les yeux hagards et le corps tremblant de la jeune fille, il se plait à poursuivre :

Sommes-nous enfantés des dieux ou du diable ? Ah ! Ah ! Ah ! Allez donc savoir ! Ce que nous refusons, ce que nous abjurons chez l’autre, ce qui nous révolte dans ce monde n’est jamais bien loin de nous ; il suffit de nous retourner sur nous-même et nous pouvons toucher le pire quand nous voulons le meilleur…L’inverse est vrai aussi me direz-vous…

Olivia suffoque tant et plus, voudrait de l’air, voudrait partir mais l’homme prend maintenant toute la place dans l’embrasure de la porte

Ne me regardez pas avec cet air effarouché ; si je suis une engeance de la Vieille, vous n’en êtes pas moins de sa descendance ! Vous semblez me craindre, mais sachez qu’on n’est jamais plus en danger que face à soi-même…Ah ! Ah ! Ah !…

Des sarcasmes acérés accompagnent les assertions de cet homme qui n’a plus rien de commun avec celui qui, tout à l’heure, l’accueillait avec gentillesse. Ce ton moqueur que les murs transpirent, Olivia le reconnaît, le connaît trop bien …

Se sentant prise dans un piège qu’elle n’a pas vu venir, Olivia va défaillir ; ses jambes sont en chiffon, son cœur prêt à exploser ; elle s’accroche au chambranle, ferme les yeux.

Lorsqu’elle les ouvre à nouveau sur le silence revenu, son voisin ne lui barre plus le passage. Elle ne cherche pas à en comprendre davantage et encore moins à le trouver ; elle doit sauver sa peau.

 

Porte

 

Dans une course contre la montre qui, en réalité, ne dura pas plus de quelques secondes, Olivia détalla sans demander son reste, ferma à double tour le verrou de la porte de son appartement, se terra dans son fauteuil, et de là, passa la soirée et les heures noires à surveiller sa propre porte, la clenche, au cas où quelqu’un voudrait la forcer.

La nuit fut longue, ponctuée de quelques airs sifflés, légers, venus de l’autre côté du palier et puis plus rien jusqu’à ce que le jour pénètre dans la pièce, la rassurant tant bien que mal.

Prostrée, Olivia l’est restée longtemps, longtemps.

Lorsque des pas se sont fait entendre, Olivia s’est recroquevillée un peu plus sur elle-même. Quelqu’un a frappé à sa porte. Olivia s’est tassée au plus profond du fauteuil. Les coups ont insisté.

Olivia, c’est Maman ! Ouvre, Olivia !

Alors, la porte s’est ouverte sur la mère d’Olivia, seule personne entre toutes qui ne pouvait la tromper.

Tu m’as fait peur Olivia, que se passe-t-il ?

Olivia, bien vite revenue à son poste de garde, ne souhaitant pas apercevoir la porte en face, reflet de la sienne, indiqua du menton à sa mère l’objet de ses frayeurs.

C’est lui, là-bas, le nouveau voisin, celui qui remplace la Vieille.

Quelle Vieille ma chérie ?

Il est bizarre, il me fait encore plus peur que la Vieille ! Olivia poursuit ses explications, comme dans un monologue, ne tenant pas compte des questions de sa mère.

Et cette porte en face, qu’il ouvre dès que je sors…

La mère s’est tue, est retournée sur ses pas pour en avoir le cœur net, connaissant cependant d’avance la réponse.

Non, non je t’en prie, Maman, n’ouvre plus cette porte ! Je ne veux plus, je ne sortirai plus…

En refermant la porte qu’elle a à peine entrebaîllée, c’est tout le corps de la femme qui s’affaisse et vieillit d’un coup. Comme si elle venait de perdre un long combat.

Madame Louiz sait qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’autre porte sur le palier du troisième et dernier étage de l’immeuble.

Lentement, elle se dirige vers la cuisine.

Depuis sa dernière visite hebdomadaire à Olivia, la boîte aux petits cachets roses, sur le buffet, n’a pas bougé d’un millimètre.

 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 20:16

 

Porte

 

 

Elle se met à penser à des histoires de réincarnation, mais se rappelle qu’elle n’a jamais été convaincue par cet échange de peau… Alors… ?

Qu’à cela ne tienne ! D’une manière ou d’une autre, elle s’introduira chez lui, une façon comme une autre d’entrer un peu plus dans sa vie, une façon comme une autre de comprendre.

 

A peine a-t-elle enjambé la dernière marche qu’un raie de lumière parvient jusqu’à ses pieds, provenant de l’entrouverture de la porte de Jean-Marc. C’est le contraire qui l’eût étonnée ! Et comme s’il avait lu dans ses pensées, l’air ingénu, il lui propose de venir à son tour prendre le café chez lui le lendemain après-midi.

Cette fois, Olivia accepte sans ambages, lui rendant son sourire. Oui, se dit-elle dès qu’elle a franchi le seuil de son appartement, mieux vaut lui rendre ce sourire dont elle ne peut plus, un sourire tel un masque visqueux et écœurant d’une douceur sirupeuse ! Si elle avait su… la Vieille était vilaine, une épouvante, mais au moins elle savait à qui elle avait affaire.

Enfin, elle n’avait plus qu’à attendre le lendemain pour fouiller dans cette vie et trouver des réponses.

A l’heure convenue, Olivia se tient devant la porte fermée de son voisin. C’est étrange, le jour où il la reçoit, sa porte ne s’ouvre pas dès qu’elle ferme la sienne… Son index enfonce le bouton de la sonnette et avant qu’elle n’ait retenti, l’huis glisse tout seul, comme par enchantement.

Personne. Personne derrière la porte et pas un bruit ; juste le petit passage désert menant au séjour. Une frayeur sourde commence à s’insinuer le long de l’échine d’Olivia qui suffoque déjà et lâche le paquet de chocolat qu’elle tient à la main.

Une autre main s’accroche à son poignet alors qu’elle s’est déjà retournée pour fuir.

Olivia, je suis désolé…Vraiment…je suis confus ! Je ne voulais pas provoquer en vous une telle peur…

Sincèrement, l’homme à genou qui ramasse la boîte de chocolats se mord les lèvres et paraît être l’individu le plus embarrassé au monde.

Je voulais…c’est idiot…je voulais vous faire entrer…heu… comme une princesse…

Sa voix s’est un peu rompue tant il est penaud. Olivia reprend ses esprits, accepte finalement de pénétrer dans le salon et offre la boîte de chocolats un peu cabossée !

Hochant la tête, pour se faire pardonner sans doute, il répète à plusieurs reprises :

Vous savez, la princesse devant qui le sol, les buissons, les portes s’ouvrent…

Quel homme charmant et déroutant se dit-elle.

En tout cas, vous savez conter de belles histoires !

N’en parlons plus voulez-vous ? Je ne suis pas très fier de mon effet !

 

Porte

 

Il lui présente un plat débordant de petites pâtisseries, verse le café dans un service de fine porcelaine. Comme tout est délicat chez cet homme. Mais Olivia se souvient qu’elle doit juste faire semblant de tomber sous le charme pour mieux rester en éveil.

Elle est un peu troublée par le majestueux bouquet de longues fleurs blanches qui trône sur une table basse ; des lys, des roses et des pivoines, le même bouquet que celui qu’il lui a offert ; drôle d’idée…

Elle tente d’orienter à nouveau la discussion sur la Vieille, qui ouvrait invariablement sa porte sur son passage, mais il ne mord pas à l’hameçon. Il lui demande juste si elle a toujours connu cette vieille dame aussi acariâtre. La réponse ne lui vient pas. En réalité, elle ne sait plus vraiment, puis se souvient.

Vous avez raison, je n’avais pas remarqué ce dérangement chez elle quand j’ai emménagé… Son accoutrement, son visage, non rien ne laissait présager qu’elle était folle…

Il se tait un instant comme pour mieux préparer son effet, puis lâche :

Vous savez, les gens ne sont pas toujours ceux que l’on croit…Les gens changent aussi…

Là ! Juste là, un léger déraillement dans la voix fait hoqueter Olivia. Elle sent un froid subit lui glacer tout le corps. Elle n’est soudain plus très à l’aise.

Il ne faut pas qu’il voit, qu’il se doute…elle lui demande alors où se trouvent les toilettes. Aussitôt, sort de sa gorge un rire aigu, grinçant, inattendu.

Vous le savez aussi bien que moi, c’est comme chez vous ici !

Alors, Olivia se lève, examine le salon, le couloir, l’organisation des autres pièces et tombe inévitablement sur les toilettes. Mais, oui, il a raison, hormis la décoration, cet appartement est la copie conforme du sien. Avant d’avoir réfléchi, elle s’y engouffre, elle n’en peut plus.

Elle doit se ressaisir, elle est décidément trop impressionnable ! Qu’y a-t-il d’anormal qu’un investisseur dans l’immobilier fasse construire des appartements identiques dans le même immeuble ? Olivia s’asperge le visage d’eau froide.

Malgré tout ce rire éraillé chez cet homme si raffiné…

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre...

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 19:37

C’est à peu près dans cet état d’esprit qu’Olivia se rend enfin au rendez-vous festif. Ils sont une bonne dizaine à faire honneur à l’invitation du nouveau locataire. Petits fours, apéritif ou jus de fruit, échanges de mots sans autre intention que de passer un moment plaisant, appartement lavé, récuré de fond en comble sans doute, repeint de couleurs claires, si frais que personne ne pourrait se douter qu’une sorcière a vécu là des années durant, empoisonnant la vie de ses voisins… D’ailleurs, ce soir-là, personne n’y fait allusion, ni de près ni de loin, comme si elle n’avait jamais existé la Vieille, comme si elle n’avait été que fantôme sur le palier de la jeune fille. Fut-elle la seule à ressentir ce pincement lorsqu’elle a franchi le seuil, tout à l’heure ?

 

Il n’y a pas à dire, les semaines coulent et rien, rien ne se passe mal, rien ne va de travers avec ce Marc Benoît.

Plusieurs fois, elle a bien vu qu’il observait sans comprendre sa mine fermée, troublée, au bord de la panique, alors qu’il n’était que courtoisie. Si son visage à lui ne se départit pas d’un aimable sourire à chaque fois qu’elle le croise, celui d’Olivia trahit trop souvent ses frayeurs passées, ses doutes encore présents. Et le faciès de la Vieille qui ne la quitte guère… Elle ne serait pas morte la Vieille folle, c’est Olivia qui aurait perdu la raison !

Il y a quand même quelque chose qui cloche : à chaque fois qu’elle quitte son appartement, qu’elle referme sa porte, qu’elle fait quelques pas en direction des escaliers, l’autre, juste en face, s’ouvre ! Et le même scénario se reproduit en sens inverse lorsqu’elle rentre chez elle. Comme si l’ouverture de l’une des deux portes était conditionnée à l’autre. Quelque soit l’heure. Parce qu’Olivia a fait des tests ! Elle a même décalé ses horaires de travail, n’a réitéré aucune régularité dans ses allées et venues, quel qu’en soit le motif… A chaque fois, la tête débonnaire de son voisin est apparue dans l’entrebâillement de sa porte ouverte…

Une nuit parmi d’autres durant laquelle elle ne parvenait à fermer l’œil, Olivia s’est dit qu’elle devait agir, qu’elle ne pouvait continuer ainsi à se poser mille et une questions, à échafauder autant de réponses aussi abracadabrantes les unes que les autres !

Je dois savoir qui il est, ce qu’il fait…et définitivement faire une croix sur ce maudit appartement, sur cette maudite porte qui me harcèle…

Se demandant comment elle pouvait s’y prendre, elle opta d’abord pour la solution la plus simple, la plus directe : le lui demander ! Elle n’allait tout de même pas commencer à le pister, à employer des moyens détournés et douteux pour parvenir à se rassurer ! S’il ne coopérait pas, il serait encore temps de prévoir une autre stratégie…

Ainsi, souhaitant lui rendre son invitation, elle le convia à prendre le dessert en soirée.

 

Porte

 

C’est avec un superbe bouquet mêlé de lys, de roses et de pivoines, déclinant une fraîcheur blanche et pure, qu’il se présenta à sa porte. Goût discret et harmonieux se dit-elle…

Ayant suffisamment tourné sa cuiller dans sa tasse et ses mots autour du pot, peu à peu, dans la conversation, Olivia osa quelques questions ; l’une emportant l’autre, il finit assez rapidement par lui dire ce qu’elle attendait. Un homme ordinaire en sorte, qui travaillait comme elle, dans une administration, qui vivait seul autant par penchant personnel que parce qu’il n’avait pas encore trouvé l’âme sœur… Rien, rien d’extraordinaire et encore moins de suspicieux !

Pourtant, Olivia restait sur sa faim : la porte ! Cette porte et la présence de cet homme à chaque fois qu’elle ouvrait la sienne…

Elle commença alors à évoquer l’existence de la Vieille, le scrutant minutieusement pour être certaine que son interlocuteur resterait égal à lui-même. Alors qu’il expliquait vaguement qu’il n’avait entendu parler d’elle qu’en visitant l’appartement, un peu souillé et vieillot il est vrai, la jeune fille perçut quelque chose, une brume, légère, presque évaporée mais qui voila le beau sourire. Un instant. Un instant seulement, mais entier et suffisant. Elle poursuivit plus avant, racontant quelques anecdotes saugrenues sur les méchancetés de la Vieille. Jean-Marc l’écouta, sans l’interrompre. Elle omit cependant l’histoire des portes… Il n’y fit pas allusion non plus.

Comme il était venu, son voisin la quitta, tout sourire, la remerciant maintes fois de cette aimable invitation. Un peu dépitée de n’avoir rien percé à jour, Olivia s’endormit mal, fit cauchemar sur cauchemar et finit par se lever aux aurores pour dissiper le malaise.

Tu cherches les histoires là où il n’y en a pas Olivia…Arrêtes avant que le ciel ne te tombe sur la tête !

Faisant des mines à son miroir, les yeux cernés de fatigue, Olivia avait pris le ton grave du jugement divin. Et se faisait sa propre morale !

Pourquoi cet homme ne pourrait-il pas être bon à l’opposé de ce que la Vieille était mauvaise ? Voilà maintenant qu’elle mettait en doute le bien fondé et l’authenticité de l’aménité de son voisin !

Oui, tu cherches le mal Olivia !

Sa propre voix la fit frissonner ; il était temps qu’elle vaque à ses occupations !

Un coup d’œil par la fenêtre lui assura qu’elle pouvait faire un petit tour matinal sans parapluie ni pull ; elle enfila ses baskets, ouvrit discrètement la porte, la referma sans bruit, marcha sur la pointe des pieds et…

Comme vous êtes matinale Olivia ! Je ne savais pas que vous étiez sportive…

Ah ! B’jour…

Une grimace plus qu’un sourire, une salutation sèche et du bout des lèvres en réponse à la salutation cordiale… Il l’exaspère à la guetter avec son sourire faussement candide à chacun de ses passages !

Bonne promenade Olivia…

Elle est déjà en bas de l’immeuble, ne répond ni ne se retourne, claque la porte ! Assez ! Elle en a assez de la bonhomie qu’il l’utilise pour mieux l’espionner !

Elle a rejoint un square à quelques centaines de mètres de chez elle ; de chez eux serait plus juste, puisqu’elle ne peut faire un mouvement hors de l’appartement sans qu’il se poste devant elle !

Elle tourne et tourne dans le square, agacée aussi par les pigeons idiots qui la harcèlent. Que lui veut-il cet homme trop poli ? La Vieille, elle en avait peur, mais elle savait pourquoi : elle était folle, mauvaise, exécrable. Mais lui, derrière sa bouche entrouverte et ses dents blanches, que lui veut-il ? Plus elle pense à sa porte qui s’ouvre sur chacun de ses passages, plus elle frissonne… Se serait-il épris d’elle ? Cela fait plus d’un mois qu’il vit là désormais, si c’était le cas, il aurait bien montré un peu plus d’empressement à son égard… Non, il est simplement là, visible à chacune de ses allées et venues, comme la Vieille. Si ce n’est qu’il ne l’injurie pas, mais toujours à dilapider sa bonne humeur, toujours à lui souhaiter une bonne journée.

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre...

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21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 07:56

...

Elle n'a rien entendu.

Pas le moindre grincement sur les gonds. Son cœur bondit, cogne trop fort, semble s’enrayer. Elle se retient au mur, n’a pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s’agit.

 Je ne vous ai pas fait peur au moins ce soir ?!

Olivia se retient pour ne pas hurler, pour ne pas lui claquer la porte au raz du nez, mais voilà, la voix est charmante, enjouée, simplement aimable et gaie. Elle tente de se contenir, de retrouver une face paisible avant de se retourner.

 

 

…Heu… Non, non…

 

Elle ment bien sûr. Et son visage marqué par la surprise n’a pas dû échapper à son voisin.

 

 J’ai entendu du bruit dans les escaliers et comme j’avais quelque chose à vous demander…

 

Elle acquiesce, juste un petit signe de la tête indiquant qu’elle l’écoute, pressée qu’il en finisse.

 

Je voudrais organiser une petite rencontre avec les gens de l’immeuble, histoire de faire un peu connaissance… Est-ce que vous seriez disponible vendredi prochain vers, disons…dix-neuf heures ?

 

Autre forme d’assaut ? Moins musclé, plus sournois ? Olivia ne peut que répondre de manière désordonnée, qu’elle a un emploi du temps chargé, qu’elle doit consulter son agenda, son patron, sa mère, son chat, non pas son chat quelle idiote, heu…, je vous redirai…Presque hors d’haleine, elle s’enfuit vers la porte d’en face, la sienne, son havre.

Porte

 

Une fois enfermée à double tour, affalée dans son unique fauteuil de vieux velours vert récupéré dans une brocante, elle se mort les lèvres, sait bien qu’elle a été purement et simplement ridicule, grotesque, stupide ! Que lui a-t-il pris ? Enfin un voisin agréable, avenant, et elle se conduit comme une sotte, comme si la Vieille allait sortir subrepticement une dernière fois de l’appartement ou d’un interstice des lames du plancher, tiens !

 

Elle est morte, elle est morte, elle est morte ! Fini, disparue, remplacée !

 

La nuit suivante, Olivia a un mauvais sommeil, fait des rêves aussi bizarres qu’étranges, mais se promet au petit matin qu’elle aussi doit enterrer ses terreurs.

 

Les jours qui la séparent de la petite réception se déroulent sans encombre. Il est vrai qu’il est fréquent que Monsieur Benoît et elle ouvrent leurs portes quasiment au même moment, mais Olivia finit par conclure qu’il ne doit pas avoir un travail plus original que le sien, avec des horaires de bureau tout aussi banals. Et puis, il a paru sincèrement ravi lorsqu’elle lui a dit qu’elle serait présente le vendredi suivant ; il a même ajouté que presque tout le monde serait là, qu’il avait de la chance.

Pourquoi, alors, continuer de s’inquiéter ? De chercher des liens, une tonne d’explications toutes aussi saugrenues les unes que les autres, là où il n’y a que rencontres de hasard ?

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre...

 

 

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