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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 21:45

 

   Le petit bourgeon de fille adossé aux traînées sales du mur du couloir, c’est Fanny.

Sous sa tignasse blonde, ses yeux bleus me regardent arriver et comme à chaque fois, ce sont deux abysses qui m’aimantent. Aucun mot, aucun son ne sortent de sa bouche. Elle me parle avec les yeux. Il suffit d’un éclat ou d’un voile sur son regard et je sais ce qui gigote sous la paille emmêlée de ses cheveux.

Un jour, j’ai voulu la coiffer. Je lui ai expliqué, avec des mots simples, anodins, qu’elle serait jolie comme une jeune fille, une petite dame. Mais elle ne voulait pas ressembler à cette vie-là. Les deux perles bleues sont devenues brusquement des cristaux acérés. Je n’ai pas insisté. J’ai glissé mes doigts dans la bataille des boucles que j’ai fait sauter. Son visage blême a virevolté, les saphirs d’une profondeur marine se sont égarés un instant jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait du côté de sa main. Comme des serres, ses doigts ont emprisonné à jamais un bout de chiffon d’un rose délavé par le temps, ébouriffé sur le dessus, qui fut sans doute jadis une jolie poupée rose aux cheveux de laine jaune. J’ai acquiescé. L’onde bleue s’est apaisée.

Méfie-toi, tu vas trop loin…savants les conseils prodigués par mes collègues ! Au moins, ils ne pèchent pas par manque de professionnalisme…Que croient-ils ? Que je n’ai pas lu le dossier ? Mieux qu’eux je le connais. Mais justement, je ne suis pas là pour la paperasse !

Je veux être utile. Un peu, si c’est possible. Pour Fanny. Quand ses deux billes bleues sollicitent. Supplient parfois. Et c’est bien assez pour être envoûtée ! La parole, ce n’est pas son truc. Elle colle juste des grosses boules de chewing-gum rose bonbon, ses malabars déjà mâchouillés, sur la bouche des autres quand ils sont trop bruyants, trop bavards ! C’est sa façon à elle de délimiter son espace, de marquer sa place. Je partage son goût pour le mutisme et ça m’amuse, sa façon de clouer le bec aux autres geignardes qui se crêpent le chignon pour un oui pour un non, et pour de vrai. En témoignent les touffes de cheveux par terre après une empoignade !

Fanny, elle, ne demande rien à personne. Juste qu’on lui fiche la paix. Ou que je sois auprès d’elle.

 

tableau-abstrait-noir-et-rouge- 22z1h

 

Cet après-midi, notre temps commun va être amputé. A cause de ma chef de service, la grande girafe de Maryse, qui se plaît à vous lorgner du dessus. Je sais d’avance qu’elle va me dire que vous devez faire votre travail avec tous les patients qui vous sont confiés… vous ne devez privilégier personne…vous allez finir par créer des jalousies ingérables et ce n’est pas votre rôle et gnagnagna et gnagnagna ! Bien sûr que je le sais tout ça ! Mais elle, connaît-elle les années à me débattre pour avoir mon examen avec un seul objectif en tête ? Parce que ça, ça n’est pas inscrit dans mon dossier à moi de professionnelle, elle qui n’a que ce mot-là à la bouche !

Qu’est-ce qu’ils se figurent tous ? Que je les adore ces petits dérangés, instables et débiles ? D’ailleurs, c’est à se demander lesquels sont les plus fous dans ce pavillon ?!

Fanny me serre soudain la main. Très fort. Elle a aperçu le cou de la girafe. J’ai dû louper l’heure de l’entretien… Au moins, elle sait où me trouver ! Et après tout, c’est elle qui souhaite me parler, pas l’inverse. Je ne vais tout de même pas accourir au devant de l’avalanche de reproches qui va me doucher froidement.

Je ne comprends pas, vraiment, je ne comprends pas ! Vous avez un bon dossier, votre examen d’infirmière obtenu haut la main…Et puis des origines familiales…

Ah, nous y voilà ! Les origines, parlons-en ! Je me suis retenue à temps pour ne pas lui faire exploser en pleine figure les tares de cette famille-là ! Mais ma petite Fanny  m’a appris cela : se taire, ne rien dire, cela vaut souvent mieux que de s’attirer les foudres des bien-pensants qui pensent à votre place. Seules les actions venues du cœur valent la peine. Et sans le recours aux mots, le cœur se débrouille très bien tout seul!

J’ai serré les dents ; qu’elle reste sur ses a priori, Maryse ! Un père professeur machin bardé de diplômes, une mère médecin tout aussi spécialisée et un frère aîné qui a suivi le schéma parental. Moi aussi en quelque sorte, à ma manière et pour une autre raison, même si l’infirmière que je suis devenue est la verrue honteuse de la famille. Mais personne n’ose relever le décalage, légère anicroche dans le parcours filial doctoral! De toute façon, Maryse ne se doute même pas que je ne vois plus ni père, ni mère, ni frère depuis des années. Depuis sept ans. Mais ce détail non plus ne figure pas dans mon dossier !

Elle a beau reprocher, vociférer ou tenter de manipuler, Madame Maryse, elle ne connaîtra jamais le fin mot de l’histoire.

Du bout du couloir, j’ai compris que Fanny boudait un peu. Evidemment, maintenant il me faut rattraper le temps perdu avec les autres. Alors, je passe de chambre en chambre, rapidement, j’annote la fiche de suivi, rien à signaler, même si l’un ou l’autre hurle ou frappe ou est prostré dans un coin. Je ne leur veux pas de mal, mais je ne suis pas là pour eux. C’est tout. Et je n’ai pas d’autre choix, puisqu’en d’autres temps, il y a sept ans, on a choisi pour moi.

Lorsque j’ai fini ma tournée, je reviens vers la chambre de Fanny. Elle semble juste posée sur son lit, pantin de chiffon pareil à sa poupée, les yeux recouverts d’un voile d’absence. Alors je ne dis mot. Et comme elle, je me pose. Après plusieurs minutes, elle se met à triturer sa poupée, signe qu’elle consent enfin à considérer ma présence. Je lui explique que je fais pour le mieux, que je reviendrai demain avec une surprise et que je resterai plus longtemps, longtemps avec elle. Mais elle s’est déjà bouché les oreilles. Ce qui est un traitement de faveur : elle m’a toujours dispensée de ses malabars ! Comme si dès le début, elle m’avait différenciée de la masse. Alors, je me tais à nouveau et me contente de lui caresser tendrement la joue. Seulement à cet instant, elle me sourit et me signifie d’un battement de paupières que je peux m’en aller. Elle sait que demain je reviendrai, que je ne lui mens jamais.

Ici, la plupart des petits patients ne savent pas souffler les bougies. Ou ne le veulent pas. Certains ont même peur des petites flammes et crient ! Combien comprennent ce que ça représente vraiment de toute façon ? Mais nous, on fait comme s’ils savaient ! Comme si on avait réussi à civiliser, à dompter à nos propres codes ces petits sauvages dont l’esprit s’est un jour égaré dans un ailleurs inaccessible.

Fanny, elle, n’a pas peur. Mais comme les autres, elle n’a pas envie d’éteindre les sept flammèches. Bruno prend alors l’initiative pour que tout le monde puisse goûter le gâteau. Et pour qu’on en finisse. Et moi, j’en profite pour glisser un cadeau dans la main de Fanny. Evidemment, Bruno me jette un regard en biais. Cela non plus ne se fait pas. Seule la famille a le droit…Je le coupe net : La famille ! Tu connais le dossier, non ?! Bien sûr qu’il le connaît, Fanny est née sous X…Pris à son propre piège, il se referme comme une huître.

Une petite robe toute rose sort du papier imprimé. Toute rose comme ses chewing-gums, comme sa poupée, comme ses joues à cet instant… Le ciel éclairci des yeux de Fanny exulte et elle serre très fort sa poupée dans ses bras.

J’attends que Bruno soit enfin parti pour aider Fanny à enfiler sa robe. Soudain, elle fixe sa poupée droit devant elle, se regarde, me regarde et me montre qu’elle et sa poupée sont les mêmes. Oui, elle aussi jolie que sa poupée rose.

Dehors, sur le parc, la nuit est tombée. Maryse a dû quitter les lieux depuis longtemps et regagné ses pénates. Une vie dont je ne sais rien et qui m’indiffère.

J’inspire profondément car le moment est venu. Dehors, tout est prêt. Dedans, dehors, ma vie qui sommeille depuis sept noires années de deuil, est prête pour un autre départ.

Faire marche arrière administrativement aurait été bien trop long et il aurait fallu revoir père et mère. Expliquer, expliquer longuement, que père et mère ont poussé ma main à apposer un X, voile opaque et définitif, sur l’acte de naissance à peine achevé ; qu’ils avaient pris soin de lobotomiser mon cerveau au fil des mois de mon ventre arrondi, parce que tu n’as que dix-sept ans, parce que les échographies de la petite fille révèlent des anomalies, parce que ça gâcherait ta vie… Parce qu’il n’en était pas question dans notre famille ! Mais cela, ils ne l’ont jamais avoué…

Non, je n’ai plus le temps qu’on abîme encore Fanny. Et ce soir, malgré les épreuves, une joie authentique libère mon cœur, lave mon âme. L’essence vitale coule à nouveau dans mes veines. Ce n’est pas le pardon, non ! Une renaissance , plus sûrement.

 

Rose

 

Lorsque je souffle à Fanny on y va, elle ne manifeste aucune surprise. Elle me tend juste les bras. Je la soulève comme plume.

Une fois le veilleur de nuit évité, ni vues ni connues, nous franchissons le portail. C’est alors que dans tout mon être, les eaux fangeuses de sept douloureuses années deviennent source de lait et de miel. Parce que les yeux de la jolie poupée rose accrochée à mon cou, serrée contre mon ventre, reflètent le bleu de la vie, de la sève qui désormais nous élèvera toutes les deux.

 

Nouvelle publiée sur Ecrits-vains.com, 2009

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Published by Laure Lie - dans Prix et publications
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