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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 21:17

 

Lorsqu’elle se décide à sortir des toilettes, elle ne peut s’empêcher de jeter un oeil vers la chambre dont la porte n’est pas fermée. Oui, comme la sienne, si ce n’est que la fenêtre ne donne pas du même côté. Evidemment ! Elle s’assure qu’il ne la voit pas et avance de quelques pas. Sur le meuble de chevet se dresse un portrait assez imposant, celui d’une femme. Olivia pense d’abord à une amoureuse, mais discerne sur la photographie en noir et blanc une coiffure et l’encolure d’une robe d’un autre âge. Sa mère peut-être ? Le visage est prenant, accapareur, emprunt d’une force vive, brute, qui en émanerait de tout temps. Dans le regard surtout…elle s’approche un peu plus encore… Non ! Non, ce n’est pas possible ! Les gens changent a-t-il affirmé juste avant ?

Non ! Olivia n’a pu réprimé le cri.

Se sauver vite, quitter ce lieu, quitter l’immeuble, le quartier… Mais avant qu’elle n’ait esquissé un geste, il est là, se tient derrière elle. Silencieux. Il ne dit mot ni ne s’excuse cette fois. Le sourire bienveillant a disparu. Et dans ces yeux-là, la même force vive et accaparante que sur le portrait. Ceux d’Olivia vont et viennent de l’un à l’autre. De son voisin à la photo de la Vieille sur le chevet! Elle a perdu la voix. Son corps reste tétanisé. Pendant que l’homme acquiesce dans un silence de préméditation.

Connaissant par cœur ce trouble, celui qui s’est présenté comme Jean-Marc Benoît paraît savourer et la laisse mariner. Un peu. Puis, sur le ton supérieur de celui qui a gagné une partie, il se décide.

Vous savez, Mademoiselle Olivia Louiz, laissant traîner le z sous sa langue, je vous l’ai dit, mais vous  n’avez pas voulu l’entendre : Qui sommes-nous pour de vrai…la Vieille, moi, vous ? Ceux que les apparences laissent voir, vraiment, le croyez-vous?

Sa tête pivote de droite à gauche et inversement. Oui, non, allez savoir ce que cache l’autre côté du miroir ?! Nous sommes toutes les faces de l’humanité, avec ce qu’elle renferme de plus beau et de plus abject…et nous ne sommes que cela et donc bien  peu de choses !

Considérant les yeux hagards et le corps tremblant de la jeune fille, il se plait à poursuivre :

Sommes-nous enfantés des dieux ou du diable ? Ah ! Ah ! Ah ! Allez donc savoir ! Ce que nous refusons, ce que nous abjurons chez l’autre, ce qui nous révolte dans ce monde n’est jamais bien loin de nous ; il suffit de nous retourner sur nous-même et nous pouvons toucher le pire quand nous voulons le meilleur…L’inverse est vrai aussi me direz-vous…

Olivia suffoque tant et plus, voudrait de l’air, voudrait partir mais l’homme prend maintenant toute la place dans l’embrasure de la porte

Ne me regardez pas avec cet air effarouché ; si je suis une engeance de la Vieille, vous n’en êtes pas moins de sa descendance ! Vous semblez me craindre, mais sachez qu’on n’est jamais plus en danger que face à soi-même…Ah ! Ah ! Ah !…

Des sarcasmes acérés accompagnent les assertions de cet homme qui n’a plus rien de commun avec celui qui, tout à l’heure, l’accueillait avec gentillesse. Ce ton moqueur que les murs transpirent, Olivia le reconnaît, le connaît trop bien …

Se sentant prise dans un piège qu’elle n’a pas vu venir, Olivia va défaillir ; ses jambes sont en chiffon, son cœur prêt à exploser ; elle s’accroche au chambranle, ferme les yeux.

Lorsqu’elle les ouvre à nouveau sur le silence revenu, son voisin ne lui barre plus le passage. Elle ne cherche pas à en comprendre davantage et encore moins à le trouver ; elle doit sauver sa peau.

 

Porte

 

Dans une course contre la montre qui, en réalité, ne dura pas plus de quelques secondes, Olivia détalla sans demander son reste, ferma à double tour le verrou de la porte de son appartement, se terra dans son fauteuil, et de là, passa la soirée et les heures noires à surveiller sa propre porte, la clenche, au cas où quelqu’un voudrait la forcer.

La nuit fut longue, ponctuée de quelques airs sifflés, légers, venus de l’autre côté du palier et puis plus rien jusqu’à ce que le jour pénètre dans la pièce, la rassurant tant bien que mal.

Prostrée, Olivia l’est restée longtemps, longtemps.

Lorsque des pas se sont fait entendre, Olivia s’est recroquevillée un peu plus sur elle-même. Quelqu’un a frappé à sa porte. Olivia s’est tassée au plus profond du fauteuil. Les coups ont insisté.

Olivia, c’est Maman ! Ouvre, Olivia !

Alors, la porte s’est ouverte sur la mère d’Olivia, seule personne entre toutes qui ne pouvait la tromper.

Tu m’as fait peur Olivia, que se passe-t-il ?

Olivia, bien vite revenue à son poste de garde, ne souhaitant pas apercevoir la porte en face, reflet de la sienne, indiqua du menton à sa mère l’objet de ses frayeurs.

C’est lui, là-bas, le nouveau voisin, celui qui remplace la Vieille.

Quelle Vieille ma chérie ?

Il est bizarre, il me fait encore plus peur que la Vieille ! Olivia poursuit ses explications, comme dans un monologue, ne tenant pas compte des questions de sa mère.

Et cette porte en face, qu’il ouvre dès que je sors…

La mère s’est tue, est retournée sur ses pas pour en avoir le cœur net, connaissant cependant d’avance la réponse.

Non, non je t’en prie, Maman, n’ouvre plus cette porte ! Je ne veux plus, je ne sortirai plus…

En refermant la porte qu’elle a à peine entrebaîllée, c’est tout le corps de la femme qui s’affaisse et vieillit d’un coup. Comme si elle venait de perdre un long combat.

Madame Louiz sait qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’autre porte sur le palier du troisième et dernier étage de l’immeuble.

Lentement, elle se dirige vers la cuisine.

Depuis sa dernière visite hebdomadaire à Olivia, la boîte aux petits cachets roses, sur le buffet, n’a pas bougé d’un millimètre.

 

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