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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 21:21

 

« J’peux encore étaler de la confiture sur la tartine…. », traînant insidieusement sur la tartiiiiiineeee et sur son air sadique.

Ca, c’était le prof d’Eco de seconde. Qu’est-ce qu’elle nous a fait rire sa formule, quand il nous balançait une interro de dix questions, huit minutes avant la fin de l’heure et qu’on protestait qu’on n’aurait pas le temps !

Au début désorientés par cet abus de pouvoir, on a fini, à force, par se foutre carrément de lui, de ses interros et de ses tartines.

A quinze ou seize ans, nous n’étions pas très fins, pas vraiment finis. Mais l’était-il davantage, lui, du haut de ses cinquante balais ? Beaucoup moins que nous, beaucoup plus grossier, parce que l’adulte, c’était lui. On ne peut pas plus adulte qu’à cinquante ans. A quinze ans, on ne le dit pas comme ça. Mais on ne le sent pas moins bien pour autant. Parce que si l’âge ne permet pas une certaine humilité de soi à soi, et par là, envers les autres, à quoi sert-il de vieillir ? Si en avançant dans la vie, on reste encore arc-bouté sur son savoir, aussi étendu soit-il, en guise de pouvoir, sans rien comprendre d’autre –ou si peu- de ce qui fait l’humain, sans s’ouvrir à ses maux et ses désirs, à ses valeurs, alors ça sert à quoi tout ça ?

 

Plus de vingt-cinq ans ont passé. Quand j’entends quelqu’un qui montre, démontre, qui étale ou même parsème au compte-gouttes –c’est pareil, au bout du compte- l’étendue de son savoir, c’est automatiquement cette formule qui me revient, étaler de la confiture sur la tartine! Ca m’amuse toujours, mais pas autant. Parce qu’au final, je le plains.

Parce que, quelle que soit la cible en face, la cible choisie, on peut toujours trouver –ou penser trouver- moins instruit que soi. Le champ des connaissances est infini ; il est aussi varié de l’un(e) à l’autre. Alors c’est quoi ce simili-pouvoir ? C’est faire dans le facile que d’exister en pointant un individu comme public qui en saurait moins, comme faire-valoir. C’est simpliste. Sans sens. Assez débile en fait. C’est oublier que chaque autre sait d’autres choses, autrement, et que d’abord chacun est, avec son histoire. C'est oublier sa propre histoire.

 

Etaler de la confiture sur la tartine, c’est sans doute ce qui a le moins de sens au regard d’une existence. C’est aussi hiérarchiser et verrouiller. Etre hermétique. C’est sans doute être bien seul au fond. Perdu sur un lit de savoir comme au cœur d’un trésor égoïstement conservé. Parce que quand on étale, on ne partage pas. Rien. On regarde juste son nombril, craignant que d'autres ne l'ombrent.

Il existe bien un certain nombre de petits noms d’oiseaux sympathiques qu’on voudrait employer là, juste pour…comprendre ? Je-sais-tout, pédant, snob, hautain, méprisant ou… le tout à la fois ? Mais là, on met des étiquettes auxquelles chacun se défend bien de correspondre !

 

Oui, comprendre… Parce que à quoi ça sert de rester le cul calé sur son savoir, année après année ? A ne pas basculer ? Illusion d’être ! Ca ne sert pas à avancer en tout cas ! Le malaise est ailleurs.

Et là, c’est à celle que je nommerai A que je pense. A qui s’est prise à bras-le-corps et qui a remué ses fesses à un âge où l’on ne pense généralement plus aux études. Où on se garde bien de se remettre en question. A ne ressemble à aucun de ces oiseaux-là. Cette année, parcours admirable que celui d’A, qui en ferait pâlir plus d’un, plus d’une, juste en montrant sa réussite. Qui a entre ses mains ce pouvoir... dont elle n'use pas. Elle est sans doute fière de son travail, de ses résultats ; à juste titre. Mais surtout ils sont en elle, pour elle. Et en bonheur à partager autour d'elle. Et c'est tout. Et c'est beaucoup... Elle franchit chaque étape avec son savoir certes, mais surtout avec ses tripes. Sans camoufler les difficultés et les doutes. Alors j’admire comme elle brille, dans son humilité.

Pourquoi penser à A en particulier ? D’autres, comme elle, sont aussi humbles que calés. Peut-être parce qu’elle a partagé pendant des années, sans le savoir, les mêmes lieux où le prof d’Eco en son temps étalait, étalait… Simple coïncidence du temps passant !

  paon-330209

 

Voilà, il existe des gens humbles, conscients de leur petitesse. Et il y a les queues de paons qui font la roue à tour de plumes ou qui les distillent savamment, l'une après l'autre! Que je plains, disais-je plus haut. Oh oui ! En même temps que leur instruction, ce savoir qui leur est si cher, ils exhibent tout leur vide, leur refoulé et leur frustré, leurs manques, pensant que leurs souffrances ne se voient pas, qu’elles sont bien à l’abri derrière tout ce fatras... Elles sont criantes. Béantes.

Alors, je ferme les yeux sur mes pleins, grands et petits, avec au fond, non une blessure, mais un voile de tristesse, me disant que c’est dommage, que cette confiture qu’ils perdent leur vie à étaler, douce et sucrée, sans doute n’y ont-ils pas même goûté. Comme ce vieux bonhomme à la formule si justement trouvée, finalement. Peut-être est-il mort aujourd’hui ; en tout cas, mort de faim sa vie durant le petit homme, ça j’en suis sûre.

 

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Libre necessite 30/04/2011 14:28


Je garde en tête que le chemein est toujours plus beau que la destination. Maintenant à la retraite, j'ai l'expérience de l'enseignement comme chercheur. C'est une activité qui m'a enchanté, pas
vraiment comme diffuseur de connaissances mais surtout pour entraîner ces étudiants dans un enthousiasme. J'ai pu constater dans les dix dernières années que cet entousiame diminuait
dangereusement, sans doute à cause de la pression infernale de la concurence. (Albert Jacquard en parle très bien) Amicalement Dan


Laure Lie 30/04/2011 15:54



Merci Dan, pour ce nouveau passage ici et cette attention à ce texte.


Il m'importait beaucoup ici de replacer l'être au coeur de ce qu'il est, pas de ce qu'il a (comme diplômes, savoir...).


J'ai aussi une certaine expérience de l'enseignement puisque je suis enseignante depuis...pas loin de 20 ans! Ma première motivation est de semer des graines...puissent-elles germer un jour,
d'une manière ou d'une autre, dans la tête (et le coeur) de celles et ceux qui les ont reçues...


Amitiès, Lure



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  • « Mais elle est comment ? [...] - Disons de taille moyenne…Pas une naine ni une girafe, heu…normale, quoi ! Jolie dans son genre… Sinon blonde ou brune, alors-là…C’est difficile à dire…en tout cas elle n’est pas rousse ! Encore que"

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