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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 20:19

 

Il disait « J’aurais bien des raisons, moi… ! »

Oui, il l’affirmait, qu’il aurait bien des raisons, lui, de déprimer-angoisser-aller-de-travers-être fragile…

« J’aurais bien des raisons… » disait-il, tout en le niant dans la même seconde, lançant sa sentence sans délicatesse à ceux qu’il classait déjà dans les faibles et les pénibles de s’écouter ainsi.

Voilà, il ne déprimait pas, il surmontait. Il allait droit et avait ses raisons.

 Et il l’assénait, sans éclat de voix, mais sans ambages.

Il jetait son jugement comme un anathème, sur les bonnes et vraies raisons ou les mauvais et faux motifs, à être mal en point ou fatigué de la vie ou perturbé ou anxieux ou…ou en psy-quelque chose. Certains le regardaient, un peu perplexes. D’autres passaient leur chemin.

Mais souvent, au passage, il écornait ; parce que dans le lot, il y avait bien quelques blessures profondes à atteindre. Ce qu’il visait sans doute, ultra persuadé de sa bonne foi. Alors, sa condamnation tombait sur l’un ou l’autre comme un mépris, quelques pièces balancées, condescendantes, dans l’escarcelle d’un pauvre bougre.

 

Oui, il disait. Mais ce qu’il disait, l’avait-il interrogé en lui ?

Que connaissait-il des failles de l’une, des fissures d’un autre? De l’origine du fragile qu’il qualifiait d’emblée d’infondé ?

Il disait que le vrai était dans la raison et la raison dans l’évident. Et l’évident dans le visible.

 

Tous nous sommes les enfants que nous étions, avec en nous cette part de joies et de souffrances originelles, qui font vibrer nos joies et rendent douloureuses nos souffrances d’adultes, si peu éclairés de nous-mêmes. Avec nos peurs ancestrales aussi. Qu’on le veuille ou non.

Ce si loin de chacun dont il ne voyait rien, comment pouvait-il alors le dire, le décrire, le jauger ?

Il avait ses bonnes raisons de ne pas se pencher sur des berceaux, et surtout pas le sien.

 

Des liens permanents entre un vieux  passé et son présent, mais pour quoi faire ?

Lui maîtrisait, tenait les rênes, contrôlait.

 

Longtemps, il l’a dit qu’il aurait eu bien des raisons… Longtemps.

Une bonne partie de sa vie, en fait. Pas la totalité.

Vers cinquante-cinq ans peut-être, un peu plus ou un peu moins, un matin, il s’est levé, il était tout bizarre à l’intérieur. Sans doute ce matin-là n’était-il plus celui de tous les possibles et il avait raison. Une maladie, une déconvenue plus grande que les autres, un fils en dépression, un amant à sa femme ? Allez savoir… Peut-être un rien. Juste un rien du tout de trois fois rien et sans raison particulière.

Une impossibilité à contrôler, maîtriser, juguler, camoufler comme les quarante années précédentes.

Quelque chose de cet ordre, ce matin-là sans doute, est apparu derrière ses yeux.

Et là, comme à la fin d’une pièce quand le rideau tombe sur la scène, ses certitudes et vérités ont blêmi, ont commencé à s’étioler. Soulevant dans le même temps un coin du voile qui le coupait de lui-même.

Durant des décennies il a cru.

Durant des décennies il a porté le masque.

Durant des décennies il a collé à d’autres, selon une logique rigoureuse, des étiquettes qu’il ne voulait ni voir ni savoir de lui.

 

Ce matin-là, peut-être qu’au travers de failles qui s’étaient davantage creusées, à l’image de ses rides, des douleurs sont revenues de loin.

Ce matin-là il a vu des piliers se lézarder.

Ce matin-là, il faisait clair au milieu de ses ombres; il n'a pu l'éviter.

Ce matin-là, il a compris qu’il avait passé toutes ces années à tisser ses illusions. 

Qu’il s’était leurré de peur de retrouver, au fond de lui, le tout petit qu’il avait été, fragile ou effrayé, angoissé, inquiet. Dépendant même.

Qu’il avait esquivé ces émotions, ces vibrations, certes violentes parfois, mais en vain. Qu’il les avait traquées chez les autres pour mieux les démonter et ne jamais les rencontrer.

De peur de se trouver.

Au final, il ne les avait pas même amoindries, ses failles, encore moins tuées. Elles étaient nettes et radieuses, comme au premier jour. La seule chose qu’il s’était ingénié à tuer, en réalité, était la part la plus vraie, au fond de lui.

 

Avait-il vraiment eu, ce matin-là, plus de vraies et moins de fausses raisons de se sentir mal au fond ?

Cette question, il l’a senti au moment de se la poser, n’existait pas, n’avait aucune existence.

La seule existence qui se posait comme une question, était la sienne, authentique, qui revenait de loin.

Un peu moins droit, un peu moins sûr, un peu vacillant même, il s’est levé. Pas si fier que ça, dans la lumière d’un matin un peu plus vrai que les autres.

Comme-des-larmes-de-lumiere.jpg

 

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commentaires

askelia 27/05/2011 20:07


Merci de ce texte Laurence... A chacun d'y puiser!


Laure Lie 28/05/2011 22:17



A chacun d'y puiser sa source, oui....


Merci de ton passage ici Askelia :)))


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