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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 14:00

Le train ne vient toujours pas.

Combien sont-ils à trépigner ainsi dans le froid, dans la boue de la neige piétinée ?

Cela fait plus d’une heure que les haut-parleurs nasillards déversent qu’en raison des intempéries, le train numéro…

Elle est gelée, malgré les gants, les bottes et le manteau doublé. Glacée jusqu’aux os, jusqu’au fond de l’âme de cette journée basse et poisseuse qui s’étire sur un fond d’écran opaque.

Une fois rentrée chez elle, elle sait qu’il ne fera guère plus chaud.

Elle serre les dents, tapote ses pieds l’un contre l’autre, enfonce encore un peu plus ses poings dans ses poches, ferme les yeux, hésite à respirer, tant chaque nouvelle goulée d’air givré lui brûle les poumons et la fait trembler un peu plus encore.

Ballottée par une foule qui s’est épaissie, qui s’impatiente, qui est au bord du rugissement à chaque nouvelle annonce de la voix synthétique, quand elle soulève les paupières, elle ne voit qu’une marrée houleuse, prête à déferler.

D’autres épaules poussent les siennes. Partout, dans son dos, devant elle, à côté, il y a ces autres corps qui chancellent, ces autres souffles qu’elle esquive.

A côté d’elle aussi, cette vie avec lui, dont elle ne sait plus grand chose. Et maintenant, à quoi ressemblent-ils d’autre, tous les deux, que ces mines harassées, identiques, pas assez proches pour se toucher pleinement, trop près pour s’ignorer ? Ce qu’elle s’était juré de bannir de sa vie lui taraude l’esprit : une espèce de routine visqueuse qui s’est infiltrée, qu’elle n’a pas vu venir.

Elle a mal au cœur. Elle ne sait pas si ses jambes vont la porter une minute de plus.

Et puis soudain, on la bouscule, carrément et sans ambages. Elle fulmine déjà lorsqu’un visage aimable se confond en excuses, lui sourit, une main sur son épaule confirmant la sincérité des paroles. Le visage d’un homme, avec quelque chose d’enfantin, cette sorte de joie innée, innocente et spontanée des bambins qui ne se demandent pas pourquoi ils sont heureux quand ils le sont. Il n’est pourtant pas si jeune…

Des larmes montent à ses yeux. C’est plus qu’elle n’en peut supporter ce soir. Elle bafouille…

La foule encore remue, la chahute, le brouhaha enfle : là-bas, deux yeux jaunes, annonciateurs du retour à la normale, trouent la nuit.

La rame approche.

Elle se retourne, l’homme qui l’a chaleureusement bousculée a disparu.

  train flou01

Assise, enfin.

Malgré le monde, elle a réussi à se faufiler, à trouver un siège encore libre, à étendre un peu ses jambes. A mesure que le train file dans la nuit et le froid, elle sent son corps se ramollir, se libérer de toute la tension accumulée.

Les lumières du wagon ne laissent rien percevoir des champs, qu’elle devine immaculés de neige. De celle que l’on regarde tomber par la vitre, au chaud, un café entre les mains. De celle qu’elle a contemplée maintes fois, petite fille, adolescente, jeune femme, emplie de l’allégresse et de la douceur que ce don du ciel fait renaître immanquablement chaque hiver, lorsqu’elle reparaît.

Aucun rayon de lune ne filtre le ciel noir et plombé.

Alors, elle laisse ses paupières tomber, son corps sombrer un peu plus, et ce visage aux yeux rieurs l’approcher à nouveau, cette humanité dans la voix, sous la paume de la main, lui dire ce qui ne résonne plus en elle depuis longtemps.

Elle ne veut pas sentir la promiscuité des autres voyageurs, pas entendre les commentaires qui n’ont pas fini de décharger leur fiel, pas penser, déjà, à son retour vers une vie dont elle n’a su conserver le relief, où tour à tour, les couleurs se sont ternies.

 

Bringuebalée par le roulis des essieux, ses songes la transportent un peu plus vers cet homme trop vite happé par la foule, cet homme dont elle ne connaît rien d’autre que la délicatesse de la main, la clémence de la voix. Cet homme qui a si franchement planté son regard dans le sien. Elle se blottit contre lui, lui invente d’autres mots, peint un soir chaud de juin sur un quai désert, rien que pour eux. Encore, il effleure son épaule, y dépose sa main, comme pour l’y laisser pour l’éternité. Son épaule, son bras, puis son ventre frémissent maintenant sous les doigts réinventés et un peu plus pressants de l’homme. Elle s’abandonne à cette main, à cette voix qui lui dit encore d’autres mots de miel, ces mots audacieux et légers de l’enfance et de l’innocence perdue. Voulant l’emmener ailleurs, les mots, la main sur l’épaule, insistent…

Elle ouvre les yeux.

Votre billet Madame, s'il vous plaît...

Face à elle, un képi gris, un uniforme gris. A ce moment indécis où un lambeau de rêve s’accroche encore, comme une langue de brume matinale sur la plaine, elle sent qu’elle pourrait tuer. Oui, tuer ce contrôleur impassible qui ne la lâchera pas tant qu’il ne l’aura pas totalement arrachée aux songes de son voyage.

De mauvaise grâce, elle fouille dans son sac à main, trouve le billet, le tend à l’homme qui sans plus d’état d’âme le perce d’un trou et se tourne vers les passagers voisins.

Elle ne peut s’empêcher de lâcher, elle aussi, un commentaire amer : Vu le retard, le contrôle des billets, c’est la cerise sur le gâteau !

Sa voisine lui sourit d’un air entendu. Elle ne veut pas de ce sourire. Elle n’aime pas ce qu’elle a dit.

Son rêve est perdu. Elle ne voit rien d’autre que le reflet d’elle-même dans la vitre. Il fait très noir dehors.

train flou01

Bientôt, le train ralentit sa course, puis s’arrête dans le fracas suraigu des freins.

Elle s’est levée. C’est là qu’elle descend.

Le quai, qu’éclaire faiblement un réverbère, est aussi blême et froid que les autres soirs. Sans doute plus gris, à cause de la neige piétinée et salie.

 

Hiver 2010...échos d'Hermione...

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commentaires

askelia 22/04/2011 16:56


Merci pour ce texte, beau...


Laure Lie 22/04/2011 17:21



Oh, merci à toi Askelia de t'arrêter un instant ici...


Lure



fabeli 16/04/2011 21:34


Combien d'heures de vie perdues dans ces transports qui n'ont de communs que le nom. Transports anonymes qui déshumanisent...

Elle est touchante ton héroïne qui se cramponne à son rêve pour fuir une vilaine réalité.


Laure Lie 18/04/2011 21:43



...oui, et combien d'anonymes se croisent en gris, toujours....ne se voient pas, enfermés en soi...


Merci Fabeli


Lure



Mitsuko 14/04/2011 17:29


Bonjour Laure Lie,

Bel article mais je ne suis pas suffiment en forme pour faire un commentaire digne de ce nom ...

Bon jeudi après-midi à toi. A bientôt; Bises.

Mitsuko


Laure Lie 16/04/2011 10:35



Bonjour Mitsuko,


Merci de ton passage ici.... porte-toi bien et bonne journée à toi.


Lure



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