Lundi 26 avril 2010 1 26 /04 /Avr /2010 21:37

C’est à peu près dans cet état d’esprit qu’Olivia se rend enfin au rendez-vous festif. Ils sont une bonne dizaine à faire honneur à l’invitation du nouveau locataire. Petits fours, apéritif ou jus de fruit, échanges de mots sans autre intention que de passer un moment plaisant, appartement lavé, récuré de fond en comble sans doute, repeint de couleurs claires, si frais que personne ne pourrait se douter qu’une sorcière a vécu là des années durant, empoisonnant la vie de ses voisins… D’ailleurs, ce soir-là, personne n’y fait allusion, ni de près ni de loin, comme si elle n’avait jamais existé la Vieille, comme si elle n’avait été que fantôme sur le palier de la jeune fille. Fut-elle la seule à ressentir ce pincement lorsqu’elle a franchi le seuil, tout à l’heure ?

 

Il n’y a pas à dire, les semaines coulent et rien, rien ne se passe mal, rien ne va de travers avec ce Marc Benoît.

Plusieurs fois, elle a bien vu qu’il observait sans comprendre sa mine fermée, troublée, au bord de la panique, alors qu’il n’était que courtoisie. Si son visage à lui ne se départit pas d’un aimable sourire à chaque fois qu’elle le croise, celui d’Olivia trahit trop souvent ses frayeurs passées, ses doutes encore présents. Et le faciès de la Vieille qui ne la quitte guère… Elle ne serait pas morte la Vieille folle, c’est Olivia qui aurait perdu la raison !

Il y a quand même quelque chose qui cloche : à chaque fois qu’elle quitte son appartement, qu’elle referme sa porte, qu’elle fait quelques pas en direction des escaliers, l’autre, juste en face, s’ouvre ! Et le même scénario se reproduit en sens inverse lorsqu’elle rentre chez elle. Comme si l’ouverture de l’une des deux portes était conditionnée à l’autre. Quelque soit l’heure. Parce qu’Olivia a fait des tests ! Elle a même décalé ses horaires de travail, n’a réitéré aucune régularité dans ses allées et venues, quel qu’en soit le motif… A chaque fois, la tête débonnaire de son voisin est apparue dans l’entrebâillement de sa porte ouverte…

Une nuit parmi d’autres durant laquelle elle ne parvenait à fermer l’œil, Olivia s’est dit qu’elle devait agir, qu’elle ne pouvait continuer ainsi à se poser mille et une questions, à échafauder autant de réponses aussi abracadabrantes les unes que les autres !

Je dois savoir qui il est, ce qu’il fait…et définitivement faire une croix sur ce maudit appartement, sur cette maudite porte qui me harcèle…

Se demandant comment elle pouvait s’y prendre, elle opta d’abord pour la solution la plus simple, la plus directe : le lui demander ! Elle n’allait tout de même pas commencer à le pister, à employer des moyens détournés et douteux pour parvenir à se rassurer ! S’il ne coopérait pas, il serait encore temps de prévoir une autre stratégie…

Ainsi, souhaitant lui rendre son invitation, elle le convia à prendre le dessert en soirée.

 

Porte

 

C’est avec un superbe bouquet mêlé de lys, de roses et de pivoines, déclinant une fraîcheur blanche et pure, qu’il se présenta à sa porte. Goût discret et harmonieux se dit-elle…

Ayant suffisamment tourné sa cuiller dans sa tasse et ses mots autour du pot, peu à peu, dans la conversation, Olivia osa quelques questions ; l’une emportant l’autre, il finit assez rapidement par lui dire ce qu’elle attendait. Un homme ordinaire en sorte, qui travaillait comme elle, dans une administration, qui vivait seul autant par penchant personnel que parce qu’il n’avait pas encore trouvé l’âme sœur… Rien, rien d’extraordinaire et encore moins de suspicieux !

Pourtant, Olivia restait sur sa faim : la porte ! Cette porte et la présence de cet homme à chaque fois qu’elle ouvrait la sienne…

Elle commença alors à évoquer l’existence de la Vieille, le scrutant minutieusement pour être certaine que son interlocuteur resterait égal à lui-même. Alors qu’il expliquait vaguement qu’il n’avait entendu parler d’elle qu’en visitant l’appartement, un peu souillé et vieillot il est vrai, la jeune fille perçut quelque chose, une brume, légère, presque évaporée mais qui voila le beau sourire. Un instant. Un instant seulement, mais entier et suffisant. Elle poursuivit plus avant, racontant quelques anecdotes saugrenues sur les méchancetés de la Vieille. Jean-Marc l’écouta, sans l’interrompre. Elle omit cependant l’histoire des portes… Il n’y fit pas allusion non plus.

Comme il était venu, son voisin la quitta, tout sourire, la remerciant maintes fois de cette aimable invitation. Un peu dépitée de n’avoir rien percé à jour, Olivia s’endormit mal, fit cauchemar sur cauchemar et finit par se lever aux aurores pour dissiper le malaise.

Tu cherches les histoires là où il n’y en a pas Olivia…Arrêtes avant que le ciel ne te tombe sur la tête !

Faisant des mines à son miroir, les yeux cernés de fatigue, Olivia avait pris le ton grave du jugement divin. Et se faisait sa propre morale !

Pourquoi cet homme ne pourrait-il pas être bon à l’opposé de ce que la Vieille était mauvaise ? Voilà maintenant qu’elle mettait en doute le bien fondé et l’authenticité de l’aménité de son voisin !

Oui, tu cherches le mal Olivia !

Sa propre voix la fit frissonner ; il était temps qu’elle vaque à ses occupations !

Un coup d’œil par la fenêtre lui assura qu’elle pouvait faire un petit tour matinal sans parapluie ni pull ; elle enfila ses baskets, ouvrit discrètement la porte, la referma sans bruit, marcha sur la pointe des pieds et…

Comme vous êtes matinale Olivia ! Je ne savais pas que vous étiez sportive…

Ah ! B’jour…

Une grimace plus qu’un sourire, une salutation sèche et du bout des lèvres en réponse à la salutation cordiale… Il l’exaspère à la guetter avec son sourire faussement candide à chacun de ses passages !

Bonne promenade Olivia…

Elle est déjà en bas de l’immeuble, ne répond ni ne se retourne, claque la porte ! Assez ! Elle en a assez de la bonhomie qu’il l’utilise pour mieux l’espionner !

Elle a rejoint un square à quelques centaines de mètres de chez elle ; de chez eux serait plus juste, puisqu’elle ne peut faire un mouvement hors de l’appartement sans qu’il se poste devant elle !

Elle tourne et tourne dans le square, agacée aussi par les pigeons idiots qui la harcèlent. Que lui veut-il cet homme trop poli ? La Vieille, elle en avait peur, mais elle savait pourquoi : elle était folle, mauvaise, exécrable. Mais lui, derrière sa bouche entrouverte et ses dents blanches, que lui veut-il ? Plus elle pense à sa porte qui s’ouvre sur chacun de ses passages, plus elle frissonne… Se serait-il épris d’elle ? Cela fait plus d’un mois qu’il vit là désormais, si c’était le cas, il aurait bien montré un peu plus d’empressement à son égard… Non, il est simplement là, visible à chacune de ses allées et venues, comme la Vieille. Si ce n’est qu’il ne l’injurie pas, mais toujours à dilapider sa bonne humeur, toujours à lui souhaiter une bonne journée.

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre...

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Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /Avr /2010 09:56

...

Elle n'a rien entendu.

Pas le moindre grincement sur les gonds. Son cœur bondit, cogne trop fort, semble s’enrayer. Elle se retient au mur, n’a pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s’agit.

 Je ne vous ai pas fait peur au moins ce soir ?!

Olivia se retient pour ne pas hurler, pour ne pas lui claquer la porte au raz du nez, mais voilà, la voix est charmante, enjouée, simplement aimable et gaie. Elle tente de se contenir, de retrouver une face paisible avant de se retourner.

 

 

…Heu… Non, non…

 

Elle ment bien sûr. Et son visage marqué par la surprise n’a pas dû échapper à son voisin.

 

 J’ai entendu du bruit dans les escaliers et comme j’avais quelque chose à vous demander…

 

Elle acquiesce, juste un petit signe de la tête indiquant qu’elle l’écoute, pressée qu’il en finisse.

 

Je voudrais organiser une petite rencontre avec les gens de l’immeuble, histoire de faire un peu connaissance… Est-ce que vous seriez disponible vendredi prochain vers, disons…dix-neuf heures ?

 

Autre forme d’assaut ? Moins musclé, plus sournois ? Olivia ne peut que répondre de manière désordonnée, qu’elle a un emploi du temps chargé, qu’elle doit consulter son agenda, son patron, sa mère, son chat, non pas son chat quelle idiote, heu…, je vous redirai…Presque hors d’haleine, elle s’enfuit vers la porte d’en face, la sienne, son havre.

Porte

 

Une fois enfermée à double tour, affalée dans son unique fauteuil de vieux velours vert récupéré dans une brocante, elle se mort les lèvres, sait bien qu’elle a été purement et simplement ridicule, grotesque, stupide ! Que lui a-t-il pris ? Enfin un voisin agréable, avenant, et elle se conduit comme une sotte, comme si la Vieille allait sortir subrepticement une dernière fois de l’appartement ou d’un interstice des lames du plancher, tiens !

 

Elle est morte, elle est morte, elle est morte ! Fini, disparue, remplacée !

 

La nuit suivante, Olivia a un mauvais sommeil, fait des rêves aussi bizarres qu’étranges, mais se promet au petit matin qu’elle aussi doit enterrer ses terreurs.

 

Les jours qui la séparent de la petite réception se déroulent sans encombre. Il est vrai qu’il est fréquent que Monsieur Benoît et elle ouvrent leurs portes quasiment au même moment, mais Olivia finit par conclure qu’il ne doit pas avoir un travail plus original que le sien, avec des horaires de bureau tout aussi banals. Et puis, il a paru sincèrement ravi lorsqu’elle lui a dit qu’elle serait présente le vendredi suivant ; il a même ajouté que presque tout le monde serait là, qu’il avait de la chance.

Pourquoi, alors, continuer de s’inquiéter ? De chercher des liens, une tonne d’explications toutes aussi saugrenues les unes que les autres, là où il n’y a que rencontres de hasard ?

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre...

 

 

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Vendredi 16 avril 2010 5 16 /04 /Avr /2010 01:35

Un bon mois qu’elle est désormais tranquille et  pourtant Olivia ne semble pas s’y faire ! Le calme des jours non interrompu, le silence des nuits, une vie normale qui reprend et malgré tout, Olivia reste emplie de peurs.

Ce Benoît-Marc-Jean n’a rien de commun avec le Vieille, ne lui ressemble en rien, c’est sûr. Pourtant, le jeune fille se dit qu’elle devrait tout de même se méfier.

 

Quelle coïncidence ! Le lendemain matin, lorsque Olivia se retrouve dans le no man’s land du palier, vulnérable entre les deux portes fermées, l’autre s’ouvre. Elle ne peut réprimer un cri terrifié qui n’échappe pas à Monsieur son voisin.

Excusez-moi, Mademoiselle ! J’ai ouvert ma porte brutalement et je vous ai effrayée. Mille pardon, Mademoiselle…

S’avançant dans sa direction, la main tendue et un large sourire barrant son visage, Olivia n’ose plus se soustraire cette fois. Ou c’est elle qu’il va prendre pour une folle ! Olivia se fait violence, se persuade que toute cette amabilité est de bon augure et s’engage un peu plus que la veille.

Olivia…Olivia Louiz !

Quelle drôle de coïncidence, Mademoiselle Louise! Vous aussi portez un prénom en guise de patronyme !

Oui, mais moi, c’est Louiz avec un z à la fin !

Ah, oui ?!  Ca ne s’entend pas ! Quoiqu’il en soit, je vous souhaite une très bonne journée Mademoiselle Olivia Louiz…

Olivia quitte l’immeuble un peu désorientée. Cette même porte qui s’est ouverte juste au moment de son passage… Affreuse réminiscence…

 

 Porte

 

En sortant dans la rue, le matin est prometteur. Pas un nuage n’affadit la luminosité du ciel. Oui, on dira que c’est une simple coïncidence ; Monsieur Jean portait un sac poubelle dans chaque main.

Le soir, à son retour, Olivia s’efforce de ne pas faire le détour ; elle passera sous les fenêtres de la Vieille – enfin, de son nouveau voisin – et aucune épluchure ou autre détritus ne lui tombera sur la tête ! C’était coutumier, chez la Vieille, d’assaillir n’importe qui avec n’importe quoi ! Et tous ceux qui, dans le quartier, connaissaient ses lubies, changeaient de trottoir…

Olivia se donne du courage pour gravir les marches sur le même élan, le cœur léger, jusqu’au troisième.

Arrivée au-dessus, elle fixe sa porte, rien que la sienne. Elle sait pourtant exactement à combien de pas de la dernière marche se trouve l’autre. L’autre porte.

Un, deux, trois, quatre, cinq, ça y est c’est passé, six…

Bonsoir Mademoiselle Olivia…

Extrait de nouvelle de Laure Lie, à suivre....

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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /Avr /2010 22:50

« Alors que le soleil étirait, pour la dernière fois, ses rayons sur les imposantes statues de la Grand Place, les habitants de Bussy Saint Georges, les buxangeorgiens, s'extirpaient, angoissés, de cette longue nuit de veille. »

 

 

Ainsi devait débuter la nouvelle participant au concours de La Plume et l'Ecran.

Affiche-Concours-Nouvelles-.jpg

 

Je me suis pliée au jeu.

Et par ce lien, voici les résultats : http://www.librairie-laplume.fr/index.php?option=com_content&view=article&catid=1%3Anews-animations&id=114%3Anouvelle201002&Itemid=70

 

Le Petit Carnet rouge... nouvelle de Laure Lie à paraître prochainement...

 

 

 

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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /Avr /2010 11:12

...L’air de rien cependant, en rentrant, elle a scruté les lieux; la camionnette toujours stationnée en bas; sa main, lorsqu’il la lui a tendue pour la saluer. L’homme est seul et sans alliance. A croire que ce palier est le repère des célibataires endurcis !

Un peu plus âgé qu’elle au regard des pattes d’oie au coin des yeux et de quelques mèches blanchies de-ci, de-là, l’homme ne pourra pas être pire voisinage que la Vieille.

Moi c’est Jean-Marc ! Jean-Marc Benoît…Ou Benoît-Marc Jean…Ou Jean-Benoît Marc, comme il vous plaira…

Face au mutisme bougon de la jeune femme, que la plaisanterie ne semble pas attendrir, le nouveau locataire ajoute, jovial, autant que nous fassions connaissance dès maintenant, nous aurons bien d’autres occasions de nous croiser…

Olivia acquiesce, se retient de prendre ses jambes à son cou, mais tourne malgré tout les talons, plante à grand bruit sa clé dans la serrure, ouvre et repousse la porte dans un geste si emporté que cette dernière se referme sur elle dans un courant d’air.

Le dos collé à sa porte, la jeune fille s’efforce de reprendre son souffle, d’apaiser son humeur. C’est vrai, ce n’est plus la Vieille, c’est un nouveau voisin comme un nouveau départ, un quidam parmi tant d’autres… Ca y est, elle a payé, le destin ne va pas s’obstiner à ne lui trouver que des fous en vis-à-vis !

 

Porte 

Il n’y a pas si longtemps qu’elle fixait l’œilleton plusieurs minutes avant d’ouvrir sa porte, qu’elle tentait d’être la plus discrète possible, qu’elle tournait tout doucement la clé dans la serrure, qu’elle filait en zigzag sur le plancher et les marches pour éviter les endroits où le bois craque. Et pourtant, à chaque fois, la vieille mégère ne la loupait pas. Elle ouvrait sa porte comme un coup de tonnerre juste au moment où elle passait devant, trouvait le moyen de lui accrocher le bras, de lui déverser tout un tas d’ordures à la figure, entre le reste de ses dents jaunes et grises et son halène chargée d’alcool et de pourriture ! Un jour, elle en avait après le chat d’Olivia qui pissait sur son paillasson, alors que celui-ci, tendre matou tranquille, restait calfeutré dans l’appartement du 1° janvier au 31 décembre, tant il devait craindre, lui aussi, de se prendre un coup de balai, de pied, de seau ou de n’importe quel prétexte qui tombait sous la main de la Vieille. Une autre fois, c’était la musique ou une soirée trop bruyante quand Olivia n’avait reçu aucune visite, ou encore la sonnerie de son réveil ou le sifflement de sa bouilloire qui étaient l’objet de l’acrimonie de la Vieille.

Parfois, Olivia était réveillée en pleine nuit par l’éclat vif que fait le verre lorsqu’il est projeté sur le sol ou contre un mur et qu’il explose… Des bouteilles sans doute, lorsque la Vieille avait bu plus que son compte !

Et puis il y avait ces râles, ces gémissements nocturnes, mi-animaux, mi-humains, peut-être encore plus effrayants et horribles les soirs de pleine lune, ce qui avait entraîné Olivia dans la conclusion que la Vieille, au-delà de l’ivrognerie, devait être démente ou habitée par un démon…

 

 

 

Extrait de nouvelle de Laure Lie, 2009.  

La suite à lire bientôt sur Ecrits-vains.com/ rubrique Théma ...ou sur ce blog, selon les envies de l'auteur.

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