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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 13:53

Ce jour, vraiment, ils ont le don.

A peine s'est-elle installée à son bureau, dans son silence, pour ranger un peu, relire quelques feuillets oubliés et peut-être écrire aussi, qu'une perceuse vrombit dans la mezzanine, au-dessus de sa tête. A-t-elle oublié qu'on lui aurait demandé si c'était le moment, si ce vacarme la dérangeait? Que neni...

Et vas-y, même quand c'est fini, que je te claque le couvercle de la boîte à outils!

Plus tôt dans la journée, elle s'était installée dans sa chambre, une petite dizaine de minutes, entre le pliage de vêtements et l'inspiration de l'air du matin. L'air vert et humide s'insinuant dans la pièce par la fenêtre entrebâillée. Elle eut l'envie d'entrer dans la résonance de son bol tibétain, de faire chanter ses quelques notes et harmoniques. Seule elle connaît sa présence. Ils sont déjà passés quand il résonnait; près de l'étagère où elle le range aussi. C'est étrange comme ils ne l'ont ni entendu ni vu... Quelques instants de calme vibrant rien que pour elle. C'est à ce moment que, dans la chambre d'à côté, une chanson soul se mit à traîner sa voix gémissante... Trop fort, toujours trop fort, supplantant les frémissements des métaux.

Et puis il y avait eu encore les ronflements d'un moteur poussé à bloc, et les injures en saccade, contre ce qui ne devait pas tourner rond, qui n'était sans doute pas convenant.

Ce jour devait y être dédié. Après s'être levée, dans la cuisine elle a fait chauffer de l'eau. Par delà les toits, le petit triangle vert de la colline, tacheté de quatre masses noir et blanc, lui faisait signe. Elle se serait cru au cœur de pâturages alpestres. Une petite Suisse à portée de main. Quelques parcelles de beau, sur son matin, à ne pas louper pour débuter la journée. Quelques alliances de couleurs, bien placées, ajustées, pour oublier sa mésalliance. Comment, durant ces années entières a-t-elle pu l'accepter? N'étant pas l'épousée, c'est vrai, elle aurait pu reprendre son bâton de pèlerin et son chemin. Mais elle doutait tellement que le chemin fut au bout du bâton, qu'elle ne se sentait pas l'âme du pèlerin! Plutôt l'âme de l'aubergiste, de l'hôtelier qui accueille, qui a préparé la chambre et le repas, le jardin. Qui ajoute la dernière touche pour d'autres; avec elle-même. Une fourmi dans sa propre fourmilière, à l'abri d'autres agitations.

Entre la Suisse et les toits silencieux, un vacarme avait surgi. L'avait d'un coup assourdie. Cette maudite Delonghi qui éructait sans crier gare! Après le sursaut initial de tout son corps, son premier réflexe était ses mains sur ses oreilles. Toujours. Elle qui aime la sourdine, la note continue, enchanteresse. La musique minimaliste qui cherche sa voix dans le leitmotiv, qui au fil de la voie s'enrichit. Trouver son thème et, agile, délicate, le suivre. Marcher sur son fil. Un jour, elle l'avait écrit ce fil. Et quand elle écrit, elle voit. Elle voit chaque être sur un fil, fin et souple. Un fil dont on ne voit pas le bout. Et parfois, parce qu'il y a eu un bug dans la matrice ou parce que c'est un cadeau des dieux, une autre, un autre, approche sur le même fil. Pour que ce dernier ne plie pas, il ne peut accueillir un poids contraire. Alors, c'est une merveilleuse rencontre qui commence. Mais quelques fois, les dieux se sont joué des hommes: ils ont mélangé les fils. Et ils ont dû bien rire! La preuve, ils sont tant et si bien mêlés que c'est une belle pagaille, des injures et des coups qui fusent, quand aucun n'en retrouve plus le bout! Une épreuve de clairvoyance peut-être, dans laquelle une partie de l'humanité a accepté l'obscurité. Mais les dieux, ça, ne l'avaient pas vu venir! Comment l'être humain pouvait-il se comporter en esclave? Comment pouvait-il à ce point se terrer dans le noir quand sa part de lumière était là, à portée de main, pour peu qu'il réfléchisse ? Cependant, un peu feignants et condescendants, les dieux n'eurent pas envie de s'en mêler. De s'emmêler eux-mêmes! Après tout, ils se disent que c'est le travail des hommes que d'ouvrir grands leurs yeux pour regarder où ils mettent les pieds. N'avaient-ils pas justement voulu les laisser aller, libres, où ils voulaient?

De fils en aiguilles, ils se sont bien piqués les hommes, se sont même fait gravement saigner. Se sont entretués les uns les autres plutôt que de s'aimer...

Le raffut arrogant de la machine à café qui broie les grains au tout dernier moment, un must hi-tech, juste avant le passage de l'eau, l'expulse de sa réflexion. Les battements de son cœur ont dû passer de quarante à cent-quatre-vingt en une fraction de seconde, en une fraction de mouture. A chaque fois, le tressaillement et la peur sont tels qu'elle se dit que quand ils se sépareront, elle et lui, lui qui ne l'a pas épousée mais qui voudrait qu'elle soit sienne, elle la passera volontiers par la fenêtre sa machine. Et ce sera le premier acte de la pièce.

Et à chaque fois elle la voit, sans haine ni victoire, mais avec la sensation d'une affaire classée, se démantibuler dans un fracas brut, net et sonore, un seul et sans bavure, sur l'asphalte, quatre mètres plus bas.

De toute façon, cela fait plus de vingt-cinq ans qu'elle n'a pas bu une goutte de café. Elle ne boit que du thé. Elle aurait dû le savoir dès le début, c'était un signe. Thé contre café, le même débat que chat contre chien! Chien et chat, et même chat et souris, résument finalement assez bien ce qu'elle vit. Ce qui la suit. Ce qu'elle poursuit, peut-être à son insu. Ce qu'elle n'aura jamais su: s'insérer dans ce monde sans qu'on ne la prive du sien. Comme s'il y avait eu une erreur d'aiguillage, de dépôt, de casting. Encore un coup des dieux? La déposer dans un monde qui ne serait pas celui pour lequel elle avait été conçue. Et ce mal fou à s'y diriger, à s'y faire entendre. Comme si les dieux l'avaient placée là par erreur, par hasard ou par jeu, un jour de fête, où ils avaient eu envie de tirer les mauvaises ficelles, juste pour rire un peu, un peu plus, et, déposée dans ce qu'elle ressentait comme la chapelle des fous. Une chapelle qui elle-même aurait été peinte, une farce, dans un village à la Jérôme Bosch, aux petits êtres sans cesse grouillant, grimaçant...

Stridence insistante avant que l'eau ne s'écoule, bruits métalliques et mécaniques, souffle étouffé, gargarismes de tuyauterie, tout droit sortis d'automatismes d'une histoire de science fiction, où les choix se résument à des boutons à pousser ou à tirer. La machine, aussi perverse que bruyante, fonctionnant en deux temps, avait cette fois bel et bien dissipé la magie de son réveil. Les fils étaient quelque part restés emmêlés, certains s'étaient peut-être rompus et elle n'y pourrait plus rien. Le pâturage était reparti en Suisse, la laissant plantée là, avec son cœur au bord des lèvres.

Non, ça ne serait pas son jour de paix; elle aurait dû le savoir dès qu'elle s'était levée. Le monde devenait donc un bouge de vacarme assourdissant, où personne n'entendait rien, où nul ne voyait goutte. Depuis longtemps, elle n'allumait plus sa télé, pour ne plus entendre les bruits de la mitraille et des bombes... Une autre machine à balancer, un jour, avec la machine à café.

Laure Lie, 2011

Laure Lie, 2011

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